
Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard,
et dignes tous les deux de leur noble origine,
Différaient d’embonpoint : l’un était gras à lard ;
C’était l’aîné ; sous son hermine,
D’un chanoine il avait la mine,
Tant il était dodu, potelé, frais et beau.
Le cadet n’avait que la peau
Collée à sa tranchante échine.
Cependant ce cadet, du matin jusqu’au soir,
De la cave à la gouttière
Trottait, courait, il fallait voir !
Sans en faire meilleure chère.
Enfin, un jour, au désespoir,
Il tint ce discours à son frère :
Explique-moi par quel moyen,
Passant ta vie à ne rien faire,
Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien,
Et moi si mal. La chose est claire,
Lui répondit l’aîné : tu cours tout le logis
Pour manger rarement quelque maigre souris.
— N’est ce pas mon devoir ? — D’accord, cela peut être ;
Mais moi, je reste auprès du maître,
Je sais l’amuser par mes tours.
Admis à ses repas, sans qu’il me réprimande,
Je prends de bons morceaux et puis je les demande
En faisant patte de velours ;
Tandis que toi, pauvre imbécile,
Tu ne sais rien que le servir.
Va, le secret de réussir,
C’est d’être adroit, non d’être utile.
« Les Deux Chats » est un poème de l’écrivain français Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), surtout resté dans les mémoires pour ses Fables, publiées en 1792. Faisant alterner alexandrins et octosyllabes, il porte le numéro 6 dans le livre II de ce recueil.
Il se distingue par l’originalité des personnages qu’il fait s’opposer, puisqu’ils appartiennent à la même espèce et qu’il s’agit de deux chats. En effet, autant les fables mettant en scène deux chiens sont assez courantes, autant celles qui en font de même avec deux chats le sont nettement moins.
Florian commence par nous présenter ces deux petits félins, qui sont en fait des frères et descendraient du « fameux Rodilard ». On peut voir dans ce nom signifiant « ronge-lard » un clin d’œil au célèbre humaniste et écrivain français François Rabelais (qui naquit vers 1490 et mourut en 1553), premier auteur à avoir baptisé ainsi un chat dans ses œuvres - notamment Pantagruel (1532) et Gargantua (vers 1535). Il s’agit aussi sûrement d’une référence à l’un des prédécesseurs de Florian, le fabuliste français Jean de la Fontaine (1621-1695), qui reprit ce nom pour les chats de deux de ses fables les plus célèbres : « Conseil tenu par les rats » et « Le Chat et un vieux rat », toutes deux publiées en 1668.
Florian présente d’abord l’aîné des deux frères, qui se distingue par sa corpulence. Il s’appuie sur cette particularité physique pour le comparer à un chanoine, c'est-à-dire un haut dignitaire ecclésiastique. Comparer un chat avec un représentant religieux n’est pas chose nouvelle dans la littérature : cela correspond en fait à une tradition qui remonte au moins à la fabuliste française Marie de France, qui vécut au 12ème siècle et est notamment l’autrice d’une fable parue vers 1175 intitulée « Le Chat qui se fit évêque » (ou « Le Chat, le Mulot et la Souris »). On retrouve par la suite le même procédé chez divers auteurs célèbres, notamment le Français Jean de La Fontaine (dans « Conseil tenu par les rats », paru en 1668), le Polonais Ignacy Krasicki (avec « La Souris et le Chat », en 1779), ou plus récemment le Français Jean Anouilh (avec « Le Chat curé », publié en 1962).
Le cadet, par opposition, se caractérise par sa maigreur. Celle-ci est liée au fait qu’il passe son temps à courir après des souris : malgré les bons et loyaux services qu’il rend ainsi à ses propriétaires, il est moins bien nourri que son frère.
Désespéré par cette injustice, il décide un jour de parler à son aîné pour lui demander comment il explique cette différence de traitement. Ce dernier lui répond que c’est précisément parce qu’il passe son temps à courir après des souris. Le plus jeune s’étonne alors, soulignant qu’il ne fait que son devoir. Son frère lui répond qu’à la place, lui passe son temps auprès de son maître à se montrer agréable envers lui, ce qui lui permet d’obtenir moult nourriture. Autrement dit, il sait faire « patte de velours » : une expression remontant au 17ème siècle et qui désigne le fait de se montrer aimable et arrangeant dans un but intéressé. Elle s’appuie précisément sur la propension des chats à ne pas sortir les griffes lorsqu’il s’agit d’obtenir une faveur.
C’est le plus vieux qui a le dernier mot, traitant son frère de « pauvre imbécile » qui ne sait rien faire d’autre que servir et énonçant la leçon à tirer de cette l’histoire : le secret de la réussite ne réside pas dans l’utilité, mais dans l’habileté. Autant dire que la morale, ici, n’est pas vraiment morale : ce sont la ruse et l’hypocrisie (incarnées par l’aîné) qui sont valorisées, tandis que le travail et le devoir (incarnés par le cadet) sont dépréciés.
On peut en tout cas souligner que cette fable est révélatrice de l’évolution du regard que la société porte sur les chats : à cette époque, ils commencent à être considérés comme des compagnons domestiques par certains membres des milieux aisés. Ainsi, elle met en valeur un petit félin qui passe son temps aux côtés de son propriétaire et se montre agréable envers lui, tandis que celui qui remplit son rôle historique de chasseur utile à l’Homme est mal nourri et mal considéré. On retrouve aussi des traces de ce changement sociétal dans plusieurs fables de la même époque, notamment « La Chatte métamorphosée en femme » (1668), du Français Jean de La Fontaine (1621-1695) ; « Du chien et du Chat » (1671), de son compatriote Français Antoine Furetière (1619-1688) ; ou encore « La Chatte et son maître » (1779), du Polonais Ignacy Krasicki (1735-1801).






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