
Je trouve qu’entre les souris
Ot un merveilleux parlement
Contre les chas leurs ennemis,
A veoir manière comment
Elles vesquissent seurement.
Sanz demourer en tel débat,
L’une dist lors, en arguant,
Qui pendra la sonnette au chat ?
Cilz consaulx fut conclus et prins ;
Lors se parlent communément.
Une souris du plat païs
Les encontre, et va demandant
Qu’om a fait. Lors vont respondant :
Que leur ennemi seront mat ;
Sonnette aront ou coul pendant :
Qui pendra la sonnette au chat ?
C’est le plus fort, dist un ras gris.
Elle demande saigement
Par qui sera cilz fais fournis ;
Lors s’en va chascune excusant.
Il n’y ot point d’exécutant ;
S’en va leur besongne de plat.
Bien fut dit ; mais, au demourant,
Qui pendra la sonnette au chat ?
Envoi
Prince, on conseille bien souvent,
Mais on puet dire com le rat
Du conseil qui sa fin ne prant :
Qui pendra la sonnette au chat ?
J'apprends qu'entre les souris
Il y eut une discussion incroyable
Au sujet des chats, leurs ennemis,
Pour savoir comment
Elles pourraient vivre en sécurité
Et n'être plus apeurées.
L'une d'elles dit alors, pour résoudre ce problème :
Qui pendra la sonnette au chat ?
Cet avis fut accepté et partagé ;
Elles se séparent ainsi, toutes d'accord.
Une souris du plat pays
Les rencontre et demande
Ce qui a été décidé. Elles répondent alors
Que leurs ennemis seront défaits :
Ils auront une sonnette pendant au cou.
Qui pendra la sonnette au chat ?
« Ce ne sera pas mince affaire », dit un rat gris.
Elle demande avec sagesse
Qui accomplira cet exploit.
Alors chacune s'en va avec une bonne excuse.
Il n'y a aucun volontaire,
Leur besogne tombe donc à plat.
On parla bien, mais, au demeurant :
Qui pendra la sonnette au chat ?
ENVOI
Prince, on vous conseille bien souvent,
Mais on peut dire, à la suite du rat,
À propos du conseil qui n'aboutit à rien :
Qui pendra la sonnette au chat ?
Traduction Adrien Fromage et Pierre-Michel Sailhan
« Le Chat et les souris » est un poème de l’homme de lettres français Eustache Deschamps (qui naquit vers 1340 et mourut en 1405). Surtout connu pour avoir fixé les formes poétiques médiévales (rondeau, ballade, virelai…) par le biais de son ouvrage théorique L’Art de dictier (1392), il est aussi lui-même l’auteur de nombreux poèmes, dont vingt-trois sont des fables. Elles furent diffusées individuellement de son vivant.
« Le Chat et les souris » est l’une d’entre elles. Contrairement à de nombreuses autres fables de l’époque, elle n’est pas inspirée d’une œuvre de l’Antiquité, mais trouve certainement ses sources dans une tradition orale ancienne dont la première version écrite est intitulée « De muribus et catto et cetera ». Parue en 1220, celle-ci est l’œuvre du fabuliste anglais Eudes de Cheriton (qui naît en 1185 et meurt vers 1247).
Cette histoire est ensuite reprise en latin et en langues vulgaires par plusieurs fabulistes européens, dont Deschamps, qui choisit d’en faire une « petite ballade », forme poétique dont il a contribué à fixer les codes : trois strophes composées de huitains d’octosyllabes et s’achevant chacune par un refrain, puis un envoi (c’est-à-dire un propos s’adressant directement à la personne pour qui le texte a été écrit) qui prend la forme d’un quatrain d’octosyllabes.
Dans la première d’entre elles, l’auteur s’exprime à la première personne pour conter l’histoire qu’il dit avoir apprise : celle d’une discussion entre les souris visant à déterminer comment se prémunir de leurs prédateurs les chats. La solution est rapidement trouvée : pendre une « sonnette », c'est-à-dire une clochette, au cou de ces derniers. Mais une question essentielle, qui fait office de refrain et est donc répétée à la fin de chacune des deux autres strophes, se pose alors : « Qui pendra la sonnette au chat ? »
Dans la strophe qui suit, la décision est entérinée. Une souris étrangère s’enquiert alors de ce qui a été décidé, et on lui explique que les « ennemis » seront vaincus grâce au stratagème imaginé. Mais la question revient alors : qui le mettra en œuvre ?
Dans la troisième strophe, un rat reconnaît que ce ne sera pas tâche facile, et demande « qui accomplira cet exploit ». Mais aucune souris n’indique se porter volontaire, et toutes au contraire prennent soin de s’en aller avec à chaque fois une bonne excuse. On parle beaucoup, mais qui pendra la sonnette au chat ?
L’envoi de la ballade, dont la fonction est d’interpeller la personne à qui cette dernière est adressée, fait ici office de morale. Deschamps s’y adresse à un prince dont le nom n’est pas mentionné, et dont on peut imaginer qu’il représente de façon générale toutes les personnes de haut rang. Il fait comprendre plus explicitement encore que les souris symbolisent ici les conseillers, beaucoup plus disposés à parler qu’à agir, surtout quand les actions en question nécessitent du courage. La répétition du refrain, question non résolue qui conclut le poème, renforce d’autant le propos théorique de l’auteur.
S’appuyant probablement sur le poème de Deschamps, le fabuliste français Jean de La Fontaine (1621-1695) reprend en 1668 cette fable très politique sous le titre « Conseil tenu par les rats ». Cependant, ce n’est pas des chats en général dont des rongeurs (en l’occurrence, des rats et non des souris) tentent de se prémunir dans sa version, mais d’un petit félin en particulier. Le portrait de ce dernier occupe d’ailleurs une bonne part du poème.
L’idée d’une assemblée de rats apparaît aussi dans une autre fable de La Fontaine parue pour sa part en 1692 : « La Ligue des rats » (1692), où des rongeurs décident d’unir leurs forces pour combattre un chat. On la retrouve également chez le fabuliste russe Ivan Krylov (1769-1844) dans la fable « Le conseil des rats » (1830), mais cette fois il n’est pas question de chat.





