
Un gros chat sous sa griffe attrape un rossignol ;
De la patte d'abord légèrement il presse
Le pauvret gisant sur le sol,
Et on dirait qu'il le caresse.
« Mon ami, lui dit-il de sa plus douce voix,
Petit rossignol, ma chère âme,
Tu chantes à ravir, partout on le proclame,
Et tu fais le bonheur des habitants des bois.
Si j'en crois renard, mon compère,
Lorsque tu chantes ta chanson,
Ton harmonie est si légère,
Que le berger et la bergère
En perdent presque la raison.
Mais je voudrais aussi t'entendre ;
Ne tremble pas ainsi, ne fais pas l'entêté.
Que crains-tu donc ? En vérité.
Pour te manger, mon cher, j'ai bien le cœur trop tendre.
Chante un tout petit air, et tu pourras après
Voltiger à loisir au fond de tes forêts.
J'ai, comme toi, pour l'harmonie
Un goût tout à fait étonnant.
Et, quand ma journée est finie,
Je ne m'endors qu'en fredonnant. »
Malgré ses doux propos, la bête scélérate
Pressait de plus en plus le pauvret sous sa patte.
« Allons, répétait-il, chante un peu, je t'en prie. »
Mais notre virtuose, au lieu de chanter, crie.
- Quoi ! c'était donc ainsi que lu charmais les bois ?
Reprit le chat. Belle musique !
Qu'as-tu donc fait de cette voix
Si pure, si sonore, et qu'on disait unique ?
Parbleu ! pour me donner de tels charivaris,
De mes petits chatons j'ai bien assez des cris !
Mon oreille à tes chants pauvrement se régale ;
Pour mon ventre ta chair sera meilleur morceau. »
Et, sans pitié, l'affreux bourreau
Le saisit, le croque et l'avale.
Faut-il pour être clair faire nouveaux efforts ?
Je vous le dis tout bas : C'est en vain qu'on se flatte
De faire aux rossignols chanter de doux accords,
Quand le chat les tient sous la patte.
Traduction Alain Prechac
« Le Chat et le rossignol » est un poème du fabuliste russe Ivan Krylov (1769-1844). Déjà très appréciées de son vivant, ses 127 fables jouissent encore d’une grande popularité en Russie ; d’ailleurs, nombre d’entre elles sont à l’origine d’expressions qui font désormais partie intégrante de la langue russe.
Krylov s’inspire beaucoup pour ses premières œuvres du Grec Ésope (qui vécut aux 7ème et 6ème siècle avant J.-C.) ainsi que du Français Jean de La Fontaine (1621-1695), mais se détache ensuite rapidement de ces sources pour imaginer ses propres histoires. C’est ce qu’il fait dans « Le Chat et le rossignol », qui porte le numéro 14 dans le livre VII de ses Fables, publié en 1825.
Comme dans la plupart des fables avec un chat depuis l’Antiquité, c’est dans son rôle de chasseur que cet animal est mis en scène. Néanmoins, Krylov se démarque de ses prédécesseurs dans le choix de la proie auquel il fait se confronter son personnage principal. Alors que cette dernière est le plus souvent un rongeur (un rat, une souris…), il s’agit ici d’un oiseau, et plus précisément d’un rossignol.
Krylov centre par ailleurs son récit sur un trait de caractère des chats qui est peu présent chez ses prédécesseurs et ses successeurs : leur propension à jouer avec leurs proies.
C’est d’ailleurs ce qui est expliqué dès le début du récit : un chat a coincé entre ses pattes un rossignol, mais au lieu de le manger, il se met presque à le caresser et le flatte.
En effet, il explique qu’on dit partout que le rossignol chante merveilleusement bien, évoquant avoir obtenu cette information notamment de son ami le renard. Cette association établie par l’auteur entre les deux animaux ne doit sans doute rien au hasard : tout comme le chat, le renard incarne souvent la ruse et la fourberie. Ce duo est d’ailleurs au cœur de plusieurs fables, et ce depuis au moins le Moyen Âge : Marie de France le mettait déjà en scène vers 1175 dans « Le Renard et le Chat ».
Après avoir fait l’éloge de la jolie voix du rossignol, le chat dit vouloir l’entendre chanter. Hypocritement, il cherche à rassurer l’animal tremblant sous ses pattes, allant jusqu’à lui affirmer qu’il a « le cœur trop tendre » pour le manger. Il va même jusqu’à lui promettre qu’il le libérera après avoir entendu son chant, se présentant comme un mélomane.
Le narrateur prend soin toutefois de préciser que, malgré ce beau discours, le chat serre de plus en plus fort sa victime sous sa patte. Il insiste encore une fois, mais au lieu de chanter le rossignol se met à crier – probablement sous l’effet de la douleur, et peut-être aussi de la peur.
Ce chat de mauvaise foi change alors radicalement de discours : se disant très déçu par ce qu’il entend, qui est à mille lieues de ce qu’on lui avait vanté, il explique que l’animal régalera davantage son estomac que ses oreilles, et se met à le croquer.
Dans les quatre vers qui achèvent la fable, Krylov commence par indiquer que ce récit pourrait presque se passer de morale, tant il est parlant. Il en formule tout de même une, qui s’écarte des normes du genre puisqu’elle n’est pas strictement théorique : elle reprend les personnages et les images de l’histoire. Ainsi, il écrit qu’il est illusoire de vouloir faire chanter un rossignol quand un chat le tient entre ses pattes. Autrement dit, on ne peut pas obtenir le meilleur de quelqu’un dès lors que dans le même temps on lui fait subir une pression excessive.
Bien que cette œuvre ne s’inspire d’aucune histoire connue, elle n’est pas sans évoquer une fable anonyme de l’Antiquité, dans laquelle un chat se montre de toute aussi mauvaise foi en parlant à sa proie avant de la dévorer. Intitulée « Le Chat et le Coq », celle-ci est reprise en 1699 par l’écrivain français Charles Perrault (1628-1703).





