« La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)

Une illustration de la fable « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine

Texte de la fable « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine

Un Homme chérissait éperdument sa Chatte,
Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
            Qui miaulait d'un ton fort doux :
            Il était plus fou que les fous.
        Cet Homme donc, par prières, par larmes,
            Par sortilèges et par charmes,
            Fait tant qu'il obtient du Destin
            Que sa Chatte en un beau matin
            Devient femme, et le matin même,
            Maître sot en fait sa moitié.
            Le voilà fou d'amour extrême,
            De fou qu'il était d'amitié.
            Jamais la Dame la plus belle
            Ne charma tant son Favori
            Que fait cette Épouse nouvelle
            Son hypocondre de Mari.
            Il l'amadoue, elle le flatte ;
            Il n'y trouve plus rien de Chatte,
            Et poussant l'erreur jusqu'au bout,
            La croit femme en tout et partout,
Lorsque quelques Souris qui rongeaient de la natte 
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.
            Aussitôt la Femme est sur pieds.
            Elle manqua son aventure.
Souris de revenir, Femme d'être en posture.
        Pour cette fois, elle accourut à point ;
            Car ayant changé de figure,
            Les Souris ne la craignaient point.
            Ce lui fut toujours une amorce,
            Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout, certain âge accompli.
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.
            En vain de son train ordinaire
            On le veut désaccoutumer.
            Quelque chose qu'on puisse faire,
            On ne saurait le réformer.
            Coups de fourche ni d'étrivières
            Ne lui font changer de manières ;
            Et, fussiez-vous embâtonnés,
            Jamais vous n'en serez les maîtres.
            Qu'on lui ferme la porte au nez,
            Il reviendra par les fenêtres.

Explication et signification de la fable « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine

« La Chatte métamorphosée en femme » est un poème du célèbre fabuliste français Jean de La Fontaine (1621-1695). Il figure en 18ème position dans le livre II du premier tome de ses Fables, qui parut en 1668.


Très inspiré par ses prédécesseurs de l’Antiquité, La Fontaine s’appuie ici sur une fable intitulée « La Chatte et Aphrodite » du Grec Ésope, qui vécut aux 7ème et 6ème siècles avant J.-C.


Même si plus de 2000 ans séparent les deux auteurs, la vision des chats qui prévaut à leurs époques respectives est globalement la même : ils ont plutôt mauvaise réputation et sont tout juste tolérés pour leur utilité dans l’élimination des nuisibles. Contrairement à ce qu’on observe de nos jours, il est donc très rare qu’ils soient considérés comme des compagnons domestiques. Au 17ème siècle, c’est certes le cas chez quelques familles aisées, mais la mode est plutôt aux oiseaux.


Dans la version d’Ésope, c’est le petit félin lui-même qui demande à Aphrodite d’être changée en femme. Ici, il n’y a point de déesse, et c’est son propriétaire qui exprime ce vœu. En effet, sa chatte est dotée de caractéristiques féminines attractives (elle est présentée comme « mignonne », « belle » et « délicate »), si bien qu’il en est très épris. La métamorphose s’opère alors de manière magique (via des « sortilèges » et des « charmes »), ce qui rapproche cette fable d’un autre genre littéraire qu’est le conte.


L’apprenti sorcier, qui est qualifié d’« hypocondre » (c'est-à-dire d’extravagant) et même à plusieurs reprises de « fou », n’est pas déçu par son œuvre. En effet, la jeune femme en laquelle sa chatte est transformée est manifestement des plus séduisantes, si bien que son amitié pour la seconde se transforme en amour pour la première, et qu’il décide de l’épouser.


Mais alors que le couple s’apprête à consommer le mariage, des souris se mettent à ronger la natte sur laquelle ils reposent. Comme chez Ésope, la chatte métamorphosée en femme demeure chasseresse. La Fontaine s’amuse cependant à décrire l’avantage que sa nouvelle forme lui confère : comme elle n’a pas la figure d’un chat, les souris ne s’en méfient pas.


Dans sa longue morale, La Fontaine s’attèle à décrire la ténacité de ce que son prédécesseur appelait « le caractère », mais qu’il préfère nommer « le naturel ». Pour lui, il se forge avec le temps et devient à partir d’un certain point impossible à changer, comme en témoigne cette histoire. Il prend inexorablement le dessus, même si on se fait violence pour y résister (« Coups de fourche ni d'étrivières / Ne lui font changer de manières »). La dernière image qu’il emploie parle d’elle-même : « Qu'on lui ferme la porte au nez, / Il reviendra par les fenêtres », ce qui au passage n’est pas sans évoquer la célèbre expression « chassez le naturel, et il revient au galop ».

Sommaire de l'article

  1. Page 1 : Le chat dans les fables
  2. Page 2 : « Le Chat et les rats », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  3. Page 3 : « La Chatte et Aphrodite », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  4. Page 4 : « Le Perroquet et la chatte », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  5. Page 5 : « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)
  6. Page 6 : « Le Renard et le Chat », de Marie de France (vers 1175)
  7. Page 7 : « Le Chat et les souris », d’Eustache Deschamps (deuxième moitié du 14ème siècle)
  8. Page 8 : « La Souris, la Belette et le Chat », de Léonard de Vinci (vers 1490)
  9. Page 9 : « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)
  10. Page 10 : « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)
  11. Page 11 : « L’Aigle, la Laie et la Chatte », de Jean de La Fontaine (1668)
  12. Page 12 : « Le Chat et un vieux rat », de Jean de La Fontaine (1668)
  13. Page 13 : « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)
  14. Page 14 : « Du chien et du chat », d’Antoine Furetière (1671)
  15. Page 15 : « Le Singe et le Chat », de Jean de La Fontaine (1678)
  16. Page 16 : « Le Chat et le Coq », de Charles Perrault (1699)
  17. Page 17 : « La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)
  18. Page 18 : « La Souris et le Chat », d’Ignacy Krasicki (1779)
  19. Page 19 : « Le Lévrier et la chatte », d’Ignacy Krasicki (1779)
  20. Page 20 : « La Chatte et son maître », d’Ignacy Krasicki (1779)
  21. Page 21 : « Le Chat, le Lézard et le Grillon », de Tomás de Iriarte (1782)
  22. Page 22 : « Le Chat et la lunette », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  23. Page 23 : « Les Deux Chats », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  24. Page 24 : « Le Chat et le rossignol », d’Ivan Krylov (1825)
  25. Page 25 : « Le Loup et le Chat », d’Ivan Krylov (1843)
  26. Page 26 : « Le Chat bourgeois », de Jean Anouilh (1962)

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