
Un Homme chérissait éperdument sa Chatte,
Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
Qui miaulait d'un ton fort doux :
Il était plus fou que les fous.
Cet Homme donc, par prières, par larmes,
Par sortilèges et par charmes,
Fait tant qu'il obtient du Destin
Que sa Chatte en un beau matin
Devient femme, et le matin même,
Maître sot en fait sa moitié.
Le voilà fou d'amour extrême,
De fou qu'il était d'amitié.
Jamais la Dame la plus belle
Ne charma tant son Favori
Que fait cette Épouse nouvelle
Son hypocondre de Mari.
Il l'amadoue, elle le flatte ;
Il n'y trouve plus rien de Chatte,
Et poussant l'erreur jusqu'au bout,
La croit femme en tout et partout,
Lorsque quelques Souris qui rongeaient de la natte
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.
Aussitôt la Femme est sur pieds.
Elle manqua son aventure.
Souris de revenir, Femme d'être en posture.
Pour cette fois, elle accourut à point ;
Car ayant changé de figure,
Les Souris ne la craignaient point.
Ce lui fut toujours une amorce,
Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout, certain âge accompli.
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.
En vain de son train ordinaire
On le veut désaccoutumer.
Quelque chose qu'on puisse faire,
On ne saurait le réformer.
Coups de fourche ni d'étrivières
Ne lui font changer de manières ;
Et, fussiez-vous embâtonnés,
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferme la porte au nez,
Il reviendra par les fenêtres.
« La Chatte métamorphosée en femme » est un poème du célèbre fabuliste français Jean de La Fontaine (1621-1695). Il figure en 18ème position dans le livre II du premier tome de ses Fables, qui parut en 1668.
Très inspiré par ses prédécesseurs de l’Antiquité, La Fontaine s’appuie ici sur une fable intitulée « La Chatte et Aphrodite » du Grec Ésope, qui vécut aux 7ème et 6ème siècles avant J.-C.
Même si plus de 2000 ans séparent les deux auteurs, la vision des chats qui prévaut à leurs époques respectives est globalement la même : ils ont plutôt mauvaise réputation et sont tout juste tolérés pour leur utilité dans l’élimination des nuisibles. Contrairement à ce qu’on observe de nos jours, il est donc très rare qu’ils soient considérés comme des compagnons domestiques. Au 17ème siècle, c’est certes le cas chez quelques familles aisées, mais la mode est plutôt aux oiseaux.
Dans la version d’Ésope, c’est le petit félin lui-même qui demande à Aphrodite d’être changée en femme. Ici, il n’y a point de déesse, et c’est son propriétaire qui exprime ce vœu. En effet, sa chatte est dotée de caractéristiques féminines attractives (elle est présentée comme « mignonne », « belle » et « délicate »), si bien qu’il en est très épris. La métamorphose s’opère alors de manière magique (via des « sortilèges » et des « charmes »), ce qui rapproche cette fable d’un autre genre littéraire qu’est le conte.
L’apprenti sorcier, qui est qualifié d’« hypocondre » (c'est-à-dire d’extravagant) et même à plusieurs reprises de « fou », n’est pas déçu par son œuvre. En effet, la jeune femme en laquelle sa chatte est transformée est manifestement des plus séduisantes, si bien que son amitié pour la seconde se transforme en amour pour la première, et qu’il décide de l’épouser.
Mais alors que le couple s’apprête à consommer le mariage, des souris se mettent à ronger la natte sur laquelle ils reposent. Comme chez Ésope, la chatte métamorphosée en femme demeure chasseresse. La Fontaine s’amuse cependant à décrire l’avantage que sa nouvelle forme lui confère : comme elle n’a pas la figure d’un chat, les souris ne s’en méfient pas.
Dans sa longue morale, La Fontaine s’attèle à décrire la ténacité de ce que son prédécesseur appelait « le caractère », mais qu’il préfère nommer « le naturel ». Pour lui, il se forge avec le temps et devient à partir d’un certain point impossible à changer, comme en témoigne cette histoire. Il prend inexorablement le dessus, même si on se fait violence pour y résister (« Coups de fourche ni d'étrivières / Ne lui font changer de manières »). La dernière image qu’il emploie parle d’elle-même : « Qu'on lui ferme la porte au nez, / Il reviendra par les fenêtres », ce qui au passage n’est pas sans évoquer la célèbre expression « chassez le naturel, et il revient au galop ».