
Mystérieux, indépendant, parfois mécompris, le chat inspire depuis des siècles les écrivains. Comme dans la vie réelle, il est dans la littérature une figure complexe. Tout autant capable de provoquer l’effroi que le rire, on le retrouve aussi bien dans le plus sombre des romans d’horreurs que dans la plus hilarante des comédies. Il est aussi notamment l’objet de poèmes élogieux, ou encore de profondes réflexions philosophiques de la part d’auteurs parmi les plus sérieux.
Fort de cette versatilité, il occupe depuis des siècles une place significative dans la littérature, et sa popularité auprès des auteurs ne se dément pas à notre époque.
Voici une présentation de 20 livres avec des chats qui le prouvent, précédée de diverses informations sur la place du chat dans la littérature au fil des siècles.
Les débuts du chat dans la littérature remontent au moins à l’Égypte antique, ce qui dans le fond n’est guère surprenant : au pays des pharaons, le chat est roi, voire presque Dieu. Il y est en effet considéré comme sacré, et prête ses traits à plusieurs divinités locales. La plus connue est Bastet, déesse entre autres de la féminité, de la maternité et du foyer, mais aussi de la guerre sous son alter ego de lionne.
Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, ce n’est pas sur des papyrus que se trouvent les plus anciennes références connues à un personnage ayant l’apparence d’un chat dans la littérature égyptienne, mais sur les murs des pyramides des pharaons. On trouve en effet des mentions de Bastet dans les Textes des pyramides, des écrits en hiéroglyphes considérés à ce jour comme les textes religieux égyptiens les plus anciens dont on dispose : certains datent de 2400 avant J.-C.
La célèbre déesse est également évoquée dans les Textes des sarcophages, le corpus d’écrits funéraires découverts sur des cercueils du Moyen Empire (2033 à 1786 avant J.-C.), ainsi que dans le Livre des morts des anciens Égyptiens, un ensemble de papyrus datés d’entre 1700 avant J.-C. et 63 après J.-C, qui contiennent des formules funéraires (variables d’un défunt à l’autre) et qu’on a trouvé placés à proximité de différentes momies.
Les chats sont présents dans quelques fables de la Grèce antique, mais il n’a généralement pas le beau rôle. C’est le cas notamment dans Le chat et les rats ainsi que Le chat et les oiseaux, toutes deux écrites par Ésope (c. 620 – 564 avant J.-C.).
La première parle d’un chat dévorant les uns après les autres des rats ayant infesté une maison. Alors que ceux-ci finissent par se réfugier dans un trou inaccessible, il décide de faire le mort pour tromper leur vigilance. Toutefois, sa ruse ne fonctionne pas. La fable entend ainsi montrer que des personnes ayant éprouvé la méchanceté d’autrui sont plus vigilantes par la suite.
La morale de la seconde est similaire. Un chat affamé y découvre un groupe d’oiseaux malades et décide de se faire passer pour un docteur afin de les approcher. Lorsqu’il leur demande comment ils se portent, ceux-ci répondent qu’ils iront très bien une fois le faux docteur parti.
Les références à cet animal demeurent cependant rares dans la littérature de la Grèce antique. Ce n’est pas un hasard : les chats y restent peu nombreux jusqu’au 5ème siècle avant J.-C. En outre, ils sont loin d’y être révérés comme dans l’Égypte ancienne, et ne sont même pas présents dans la mythologie locale.
Il en va de même chez les Romains, qui le rapportent sans doute sur leur territoire au moment de la conquête de l’Égypte, entre le 1er siècle avant J.-C. et le 1er siècle après J.-C. Là encore, son arrivée est trop tardive et trop limitée pour qu’il s’intègre à la mythologie romaine et à la littérature correspondante.
C’est à partir du Moyen Âge que le chat commence vraiment à se faire une place dans la littérature occidentale.
Au 9ème siècle, un moine irlandais anonyme dédie à l’un d’entre eux l’un des tout premiers poèmes occidentaux sur la gent féline. Intitulé Pangur Bán, ce texte rédigé en vieil irlandais traite d’un chat du même nom, l’auteur établissant un parallèle entre ce petit félin et lui-même. Il dit ainsi que tout comme son petit compagnon adore chasser les souris, lui aime « chasser les mots ».
Toutefois, le chat ne se fait pas que des amis au sein de l’Église. Tandis que les moines ne se privent pas de l’employer pour protéger leurs précieux manuscrits contre la vermine, certains membres du haut clergé voient en revanche cet animal d’un très mauvais œil, puisqu’ils associent au diable. De fait, les superstitions sur les chats dans l’Europe du Moyen Âge sont nombreuses. En 1233, le pape Grégoire IX (c. 1145-1241) va même jusqu’à affirmer dans sa bulle papale Vox in Rama que des groupes sataniques impliquent des chats noirs dans leurs rituels.
Pour autant, cette diabolisation de la gent féline n’affecte alors pas encore la littérature : il faut attendre l’Inquisition, aux 15ème et 16ème siècles, pour que son association avec la sorcellerie et le satanisme ne devienne plus fréquente dans les esprits.
Dans la littérature médiévale, c’est plutôt la vision d’un animal rusé qui s’impose. C’est le cas notamment dans Le Roman de Renart, un ensemble de textes médiévaux écrits en ancien français à partir de la fin du 12ème siècle par différents auteurs généralement anonymes. Ils content les aventures d’un renard espiègle défendant la veuve et l’orphelin, mais faisant face régulièrement à un chat nommé Tibert, qui est même un de ses plus grands rivaux. Ce dernier est un personnage très malin, mais capable de céder à ses instincts naturels de félin – en particulier sa gourmandise lorsqu’il voit passer des souris. À la fois espiègle et opportuniste, c’est un antihéros qui n’est pas fondamentalement mauvais, mais qui suscite des sentiments ambigus.
Avec le baroque, un mouvement artistique européen qui dure du milieu du 16ème siècle au 18ème siècle et est caractérisé par l’exagération, les effets dramatiques, ainsi que la recherche du contraste, l’image du chat comme personnage rusé et manipulateur se développe et se perpétue.
Alors que les fables de l’Antiquité reviennent à la mode, certains hommes de lettres adaptent pour le public de leur époque une partie d’entre elles, dont plusieurs où la gent féline est représentée - notamment les fables d’Ésope. C’est ce que fait entre autres le Français Jean de La Fontaine (1621-1695), qui remet au goût du jour cinq fables avec un chat : Le Chat et un vieux rat, Le Chat, La Belette et le Petit Lapin, Le Chat et les Souris, Le Singe et le chat, et enfin Le Rat et le Chat-huant.
Habitué à être exploité pour sa fonction symbolique, le petit félin est également une figure très adaptée pour les contes de fées. En 1695, l’écrivain français Charles Perrault (1628-1703) décide ainsi de coucher sur le papier les aventures du chat botté, une histoire dont les plus anciennes versions connues remontent en fait à plusieurs siècles auparavant. Elle a pour personnage principal un chat anthropomorphe très malin et doué de parole qui offre ses services à un jeune homme sans le sou en échange d’une simple paire de bottes. Par la ruse, il parvient peu à peu à améliorer le statut social de son maître. La psychologie du personnage ne diverge donc guère de celle de la plupart des autres personnages félins présents dans la littérature depuis le Moyen Âge, mais les temps ont changé : son opportunisme n’est plus perçu négativement. Dans une société où il semble impossible de s’élever socialement sans faire preuve d’un peu d’astuce, il est même au contraire célébré.
Le Chat botté marque aussi une incursion remarquée du chat dans la littérature fantastique, qui préfigure sa présence accrue dans cette dernière au cours des siècles suivants.
Du conte au roman, il n’y a qu’un pas que le chat franchit en 1819 avec la publication de Le Chat Murr (Lebens-Ansichten des Katers Murr, en version originale), roman inachevé de l’auteur prusse Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822). Satire de la société et charge virulente contre les élites intellectuelles du pays, ce récit est soi-disant écrit par Murr, un représentant de la gent féline à l’égo surdimensionné. Ainsi, il se vante d’avoir appris seul à lire et à écrire, fait la liste de ses conquêtes amoureuses et offre au lecteur ses observations et réflexions sur les êtres humains, qu’il ne tient guère en grande estime. L’œuvre reste toutefois inachevée : après avoir terminé le deuxième tome, Hoffmann décide de ne pas écrire le troisième et dernier volume lorsque son propre chat décède.
Cela n’empêche pas son œuvre d’avoir un impact conséquent sur la littérature. Le concept d’un chat qui parle et donne son point de vue sur le genre humain se retrouve ainsi chez plusieurs auteurs européens, à l’image de l’Anglais Lewis Caroll (1832-1898) : venant guider l’héroïne de son roman Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, publié en 1865, son mystérieux chat du Cheshire marque les esprits. On retrouve la même idée par exemple dans les Dialogues de bêtes de l’écrivaine française Colette (1873-1954) publié en 1904 et dans lequel elle donne la parole à son chat ainsi qu’à son chien.
Le Chat Murr traverse même la planète pour atterrir entre les mains de l’auteur japonais Sōseki Natsume (1867-1916). Reprenant l’idée d’un chat prétentieux faisant le récit de sa vie, ce dernier signe en 1905 avec Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru) une satire du Japon du 19ème siècle qui fait date dans l’histoire de la littérature. On ne compte plus en effet les auteurs qui par la suite s’inspirent de cette œuvre et mettent eux aussi en scène un petit félin bavard pour faire passer toutes sortes de propos sur la société et les comportements humains.
Le 19ème siècle est également bien sûr le siècle du romantisme. Le chat trouve toute sa place dans ce courant littéraire qui accorde une grande place à la liberté, la sensualité, le mystère et l’étrange : autant de concepts qu’il est parfaitement fondé à incarner.
C’est le cas notamment dans la poésie, comme l’illustre par exemple sa présence dans plusieurs textes du recueil Les Fleurs du Mal, publié en 1857 par le Français Charles Baudelaire (1821-1867). Fasciné par la sensualité de cet animal, l’auteur compare son physique à celui d’une femme, vante son élégance et va jusqu’à écrire qu’il relève presque du divin.
La littérature fantastique prend son essor à partir du 19ème siècle, et le chat y illustre souvent le concept « d’inquiétante étrangeté » utilisé pour désigner un élément en apparence familier, mais qui revêt une dimension inattendue.
C’est le cas par exemple du chat du Cheshire, un félin au physique plutôt banal, mais au sourire indéchiffrable que rencontre l’héroïne du roman Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, publié en 1865 par l’Anglais Lewis Carroll (1832-1898). L’histoire gravite autour de cette jeune fille nommée Alice, qui un jour est en train de s’ennuyer dans son jardin ; elle aperçoit soudainement un étrange lapin doté d’une montre, et décide de le suivre jusque dans son terrier. Elle pénètre alors dans un royaume magique appelé le pays des merveilles. L’ensemble des personnages qu’elle y rencontre sont fous, à l’exception peut-être de ce félin qui aime parler philosophie avec elle et possède la capacité de disparaître entièrement ou de rendre invisibles certaines parties de son corps.
Dans un registre bien plus sombre, l’écrivain américain Edgar Allan Poe (1809-1849) opte en 1843 pour un personnage surnaturel et inquiétant dans Le Chat Noir (The Black Cat), une de ses nouvelles les plus célèbres. En apparence, le héros est un petit félin en somme très banal. Toutefois, il est soupçonné par le narrateur de pouvoir provoquer des catastrophes, mais lui-même voit sa crédibilité mise en doute : de quoi susciter chez le lecteur des sentiments contradictoires.
L’écrivain américain fantastique H.P. Lovecraft (1890-1937) s’inspire probablement du travail de Poe lorsqu’il publie en 1920 la nouvelle Les Chats d’Ulthar (The Cats of Ulthar), qui raconte la vengeance d’un groupe de chats contre un vieux couple sadique prenant plaisir à tuer les petits félins des habitants de la ville d’Ulthar.
Cette vision sinistre de la gent féline dans la littérature fantastique trouve peut-être son apogée dans la littérature russe avec Le Maître et Marguerite (Маster i Margarita), rédigé entre 1927 et 1940 par Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) et publié pour la première fois en 1967. Cet ambitieux roman prend place dans un Moscou corrompu par l’administration stalinienne et met en effet lui aussi en scène un drôle de félin en la personne du gigantesque Béhémoth. Ce chat noir est extrêmement bavard, drôle, mais particulièrement cruel et accompagne le Diable lorsque celui-ci vient semer la zizanie en ville.
L’association entre le chat, le fantastique et l’horreur est forte et perdure à notre époque : cet animal continue de trouver régulièrement sa place dans des œuvres d’épouvante. C’est le cas notamment dans Simetierre (Pet Sematary), paru en 1983 et souvent considéré comme l’un de ses romans les plus sombres de Stephen King (né en 1947), le maître du roman d’horreur contemporain : un représentant de la gent féline y est ramené à la vie au cours d’un rituel funéraire qui tourne mal. Dans un registre moins sinistre, l’Américain Neil Gaiman (né en 1960) en met également un en scène dans Coraline, roman jeunesse publié en 2002 et qui rend hommage à Alice aux pays des merveilles. Tout comme le personnage principal de Lewis Caroll, l’héroïne de l’histoire y rencontre un chat plein de sagesse et doué de paroles, qui lui sert de guide dans un monde parallèle peuplé de personnages étranges et aux intentions malveillantes.
Dans le fantastique, cet animal peut donc tout aussi bien être un ennemi qu’un allié. La romancière britannique J.K. Rowling (née en 1965) l’illustre à merveille dans la saga Harry Potter. On trouve en effet au sein de son univers fantastique, où des apprentis sorciers doivent faire leurs classes dans une école de magie, deux représentants de la gent féline jouant des rôles diamétralement opposés. D’un côté, Pattenrond (Crookshanks dans la version originale) est un chat domestique particulièrement intelligent et plutôt attachant, présent à partir du troisième livre de la saga. Il possède un don de prescience qui lui permet d’aider les personnages principaux à démasquer un de leurs ennemis dans Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban (Harry Potter and the Prisoner of Azkaban). De l’autre, Miss Teigne (Mrs Norris dans la version originale) est une chatte détestable et à l’allure sinistre, présente dans tous les livres de la série, qui prend un malin plaisir à dénoncer au concierge de l’école les élèves qu’elle surprend en train d’enfreindre le règlement.
Les superstitions sur les chats ayant la vie dure, ces derniers continuent d’occuper une place de choix dans la littérature fantastique. Néanmoins, ils apparaissent aussi régulièrement au sein de diverses œuvres davantage ancrées dans le réel.
C’est tout particulièrement le cas au Japon : sans doute en raison de l’influence du roman Je suis un chat de Sōseki Natsume (1867-1916), mais aussi parce qu’ils y sont très appréciés par la population. Ainsi, nombreuses sont les œuvres mettant en scène un personnage dont le quotidien est bouleversé par l’arrivée dans sa vie d’un représentant de la gent féline.
Le Chat qui venait du ciel (Neko no Kyaku), publié en 2014 par Takashi Hiraide (né en 1950), ainsi que Les mémoires d’un chat (Tabineko Ripôto), paru en 2017 et écrit par Hiro Arikawa (né en 1972), sont deux parfaits exemples de cette littérature japonaise, parfois minimaliste, qui montre l’impact subtil, mais profond de ces animaux sur la vie de leurs maîtres. Et si les chats disparaissaient du monde… (Sekai kara Neko ga Kietanara) de Genki Kawamura (né en 1979) va même plus loin en élaborant toute une réflexion philosophique à partir d’un postulat très simple : la disparition de cette espèce de la surface de la Terre.
Néanmoins, les Japonais n’ont pas inventé ce genre de récits. Déjà dans les années 80, l’écrivain français Philippe Ragueneau (1917-2003) consacre une série de cinq livres à la vie de Moune, un chat errant ayant élu domicile chez lui. Dès la parution en 1981 du premier opus, intitulé L’histoire édifiante et véridique du chat Moune, ces textes connaissent un grand succès et permettent aux lecteurs de découvrir une facette inattendue de ce héros de la Résistance.
De nombreux auteurs occidentaux lui donnant une place conséquente dans leurs œuvres semblent néanmoins préférer faire de cet animal un sujet de divertissement plutôt que de s’en servir pour formuler leurs réflexions philosophiques sur la société et le genre humain. Ils le mettent ainsi en scène dans toutes sortes de scénarios tantôt légers, tantôt dramatiques, et souvent hautement improbables.
Publiés entre 1966 et 2007 par l’Américaine Lilian Jackson Braun (1913-2011), les 29 tomes de la série policière Le chat qui… (The Cat who…) en sont un parfait exemple. Cette saga littéraire au ton très léger a pour un héros un journaliste d’investigation nommé Jim Qwilleran, dont les deux petits félins l’aident à résoudre des affaires en trouvant souvent de manière inattendue des indices laissés sur les scènes de crimes.
En France, l’écrivain à succès Bernard Werber (né en 1961), dont l’œuvre se trouve au carrefour entre la science-fiction et la philosophie, fait la part belle à cette espèce à partir de 2016. En effet, c’est cette année-là qu’il publie Demain les chats, le premier volume d’une trilogie pensée comme un hommage à La Planète des singes. En lieu et place des chimpanzés très évolués et doués de parole du célèbre roman de son compatriote Pierre Boulle (1912-1994), il met en scène des représentants de la gent féline devenant peu à peu l’espèce dominante sur Terre, alors que l’Homme est au bord de l’extinction.
Si la conquête du monde doit encore attendre, nul doute que la gent féline a en revanche d’ores et déjà conquis la littérature.