
Un chat sauvage et grand chasseur
S’établit pour faire bombance,
Dans le parc d’un jeune seigneur,
Où lapins et perdrix étaient en abondance.
Là, ce nouveau Nemrod, la nuit comme le jour,
À la course, à l’affût également habile,
Poursuivait, attendait, immolait tour à tour
Et quadrupède et volatile.
Les gardes épiaient l’insolent braconnier,
Mais, dans le fort du bois caché près d’un terrier,
Le drôle trompait leur adresse.
Cependant il craignait d’être pris à la fin,
Et se plaignait que la vieillesse
Lui rendît l’œil moins sûr, moins fin.
Ce penser lui causait souvent de la tristesse.
Lorsqu’un jour il rencontre un petit tuyau noir
Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes :
C’était une de ces lunettes
Faites pour l’Opéra, que, par hasard, un soir,
Le maitre avait perdue en ce lieu solitaire.
Le chat d’abord la considère,
La touche de sa griffe, et de l’extrémité
La fait à petits coups rouler sur le côté,
Court après, s’en saisit, l’agite, la remue,
Étonné que rien n’en sortît.
Il s’avise à la fin d’appliquer à sa vue
Le verre d’un des bouts ; c’était le plus petit.
Alors il aperçoit sous la verte coudrette
Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.
Ah ! quel trésor ! dit-il en serrant sa lunette,
Et courant au lapin qu’il croit à quatre pas.
Mais il entend du bruit ; il reprend sa machine,
S’en sert par l’autre bout, et voit dans le lointain
Le garde qui vers lui chemine.
Pressé par la peur, par la faim,
Il reste un moment incertain,
Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde ;
Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,
Et le petit tout près lui fait voir le lapin.
Croyant avoir le temps, il va manger la bête ;
Le garde est à vingt pas qui vous l’ajuste au front,
Lui met deux balles dans la tête,
Et de sa peau fait un manchon.
Chacun de nous a sa lunette,
Qu’il retourne suivant l’objet :
On voit là-bas ce qui déplaît,
On voit ici ce qu’on souhaite.
« Le Chat et la lunette » est une fable originale de l’écrivain Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), souvent considéré comme le deuxième plus grand fabuliste français après son prédécesseur Jean de La Fontaine (1621-1695) - auquel il souffrit d’ailleurs sûrement d’être comparé. Faisant alterner alexandrins et octosyllabes, elle porte le numéro 16 dans le livre I de son recueil Fables, qui en compte très exactement une centaine et qui fut publié en 1792.
Chose assez rare dans une fable, le personnage principal de ce poème interagit non pas avec un autre personnage, mais avec un objet inanimé : en l’occurrence, une lunette faite pour l’opéra, c'est-à-dire une sorte de longue-vue. En revanche, le fait que son appétence pour la chasse soit au cœur de l’histoire n’est guère original : il en va ainsi dans la plupart des fables avec un chat.
Florian commence son récit en présentant le contexte : un petit félin sauvage est venu s’installer dans le domaine d’un homme aisé, et s’en prend à divers petits gibiers en parvenant à échapper aux gardes-chasse. L’auteur va jusqu’à le comparer à Nemrod, personnage biblique réputé pour ses talents de chasseur.
Toutefois, avec l’âge, il commence à avoir des problèmes de vue. Un jour, il tombe par hasard sur une lunette d’opéra que le propriétaire des lieux a perdu dans le parc. Après l’avoir observée et manipulée sans parvenir à déterminer sa fonction, il approche le petit bout de son œil et voit alors l’image agrandie d’un lapin qui semble se trouver non loin de lui mais qu’il n’avait pas remarqué.
Ravi, il s’apprête à aller réserver un mauvais sort au petit animal, mais s’interrompt lorsqu’il entend du bruit. Il reprend alors la lunette, qu’il attrape cette fois-ci par le gros bout. Il y voit un garde-chasse qui se dirige vers lui, mais semble très éloigné du fait de la déformation de l’image.
Le petit félin hésite, reprend la lunette mais à nouveau regarde le lapin par le petit bout et le garde-chasse par le gros. Il finit par décider d’aller chasser le lapin, qui en réalité est bien loin. Il s’expose ce faisant à la vue du garde-chasse, qui lui au contraire est tout proche et ne manque pas alors de le tuer.
Dans la morale qui conclut le récit, Florian assimile le comportement de ce chat à celui des personnes qui sont tellement obnubilées par quelque chose qu’elles préfèrent ignorer les éventuels problèmes ou dangers. Ce petit félin à qui la cupidité fait manquer de clairvoyance sert d’exemple à ne pas suivre – comme c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des fables mettant en scène un représentant de cette espèce.
On peut rapprocher cette histoire d’une autre fable du même auteur : « Le Chat et le miroir », qui figure également dans le recueil Fables. En effet, un chat y est là aussi confronté à un objet inanimé dont il peine à comprendre la fonction. Après avoir essayé en vain de déterminer à quoi il sert, il finit par s’en désintéresser.