« L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)

Une illustration de la fable « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre

Texte de la fable « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre

Un aigle avait placé son aire sur un chêne élevé ; une Chatte, ayant trouvé un creux au milieu de l'arbre, y avait fait ses petits ; et la Laie, habitante des bois, avait mis au bas sa portée. Mais cette société, formée par le hasard, fut bientôt dissoute par l'astuce criminelle de la Chatte. Elle grimpe chez l'Aigle, et lui dit : « On prépare votre mort, et peut-être, hélas ! aussi la mienne. Voyez-vous tous les jours fouir à nos pieds cette maudite Laie ? Elle veut déraciner le chêne, pour renverser l'arbre et dévorer alors à son aise tous nos nourrissons. » Lorsqu'elle a bien semé l'épouvante et la terreur, elle descend doucement à la bauge de la Laie : « Votre famille court un grand danger, lui dit-elle ; car, à peine irez-vous chercher pâture avec votre petite bande, que l'Aigle fondra pour vous ravir vos marcassins. » Ayant aussi répandu l'effroi dans ce lieu, la fourbe regagne son trou, où elle est en sûreté ; elle s'en esquive la nuit sans bruit pour aller se repaître, elle et ses petits ; le jour, elle feint l'inquiétude et la crainte. L'Aigle, craignant la chute de l'arbre, ne le quitta point ; la Laie, voulant éviter une irruption, ne sortit pas. Qu'arriva-t-il ? Eux et leurs petits moururent de faim, et la Chatte et les petits chats eurent large proie.

 

La sotte crédulité peut apprendre par cet exemple combien de maux cause souvent une langue traîtresse.

Explication et signification de la fable « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre

« L’Aigle, la laie et la chatte sauvage » est un texte du fabuliste latin d’origine thrace Phèdre, né vers 14 avant J.-C et mort en 50 après J.-C. Il est connu pour avoir repris en vers de nombreuses histoires narrées dans les fables du Grec Ésope, qui vécut pour sa part aux 7ème et 6ème siècle avant J.-C. Toutefois, sur les 123 fables dont il est l’auteur, seul un tiers trouvent leur origine chez son illustre prédécesseur grec : le reste est issu de son imagination, ou peut-être d’autres sources. C’est le cas notamment de « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », qui porte le numéro 4 dans le livre II des Fables ésopiques de Phèdre, affranchi d’Auguste, traduites en prose en français par Ernest Panckoucke.


Si beaucoup d’historiens affirment que les chats jouissaient d’une meilleure réputation chez les Romains que chez les Grecs, il convient de noter que sur les 123 fables de Phèdre, celle-ci est la seule qui fait mention d’un chat dans son titre. À titre de comparaison, les chiens apparaissent quant à eux dans dix titres.


On remarque aussi que cette fable présente le chat dans son rôle de chasseur, comme c’est le cas également dans « Le Chat et les rats » ainsi que dans « La Chatte et Aphrodite » d’Ésope. Il faut dire qu’à l’époque, c’est clairement la raison principale – et quasiment la seule – qui conduit à accepter la présence de cet animal dans les foyers. D’ailleurs, le titre précise que le petit félin dont il est question ici est « sauvage » et non domestique.


L’auteur commence par présenter le décor et les personnages qui, fait relativement rare dans une fable, sont au nombre de trois – la norme étant plutôt qu’ils soient deux. Ainsi, trois « mamans » occupent un arbre : une aigle qui a fait son nid en haut, une chatte qui garde ses petits dans un creux au milieu, et une laie qui réside avec ses marcassins au pied de l’arbre.


Cependant, grâce à une « astuce criminelle », la chatte vient briser ce bel équilibre, en appliquant le principe qui consiste à diviser pour mieux régner. Elle commence par expliquer à l’aigle que la laie s’attèle à déraciner l’arbre pour pouvoir dévorer ses aiglons ainsi que ses propres chatons. Ayant ainsi « semé l’épouvante et la terreur », elle va trouver la laie pour lui tenir un discours tout aussi anxiogène : l’aigle envisagerait de dévorer ses marcassins. 


La « fourbe » joue alors le jeu : le jour, elle fait semblant de s’inquiéter pour sa sécurité et celle de ses petits ; la nuit, elle part discrètement chasser pour se nourrir et nourrir sa portée. L’aigle et la laie, pour leur part, n’osent plus quitter les lieux. Elles et leurs petits finissent par mourir de faim et servent alors de repas à la chatte et ses chatons.


C’est sur la sottise de l’aigle et de la laie que Phèdre insiste dans sa morale, en mettant en garde contre l’excès de crédulité. Et si, dans son récit, l’auteur insiste sur la notion de fourberie, il va plus loin dans sa morale en assimilant la chatte à une traitresse, ajoutant donc l’idée de déloyauté.


Ces deux termes sont également présents dans la version de Jean de La Fontaine (1621-1695), qui reprend la fable en 1668 sous le titre « L’aigle, la Laie et la Chatte ». L’illustre fabuliste français s’inspire de l’histoire de Phèdre et en développe le récit ainsi que les dialogues, avant de s’insurger dans sa morale contre la traîtrise et la fourberie.

Sommaire de l'article

  1. Page 1 : Le chat dans les fables
  2. Page 2 : « Le Chat et les rats », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  3. Page 3 : « La Chatte et Aphrodite », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  4. Page 4 : « Le Perroquet et la chatte », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  5. Page 5 : « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)
  6. Page 6 : « Le Renard et le Chat », de Marie de France (vers 1175)
  7. Page 7 : « Le Chat et les souris », d’Eustache Deschamps (deuxième moitié du 14ème siècle)
  8. Page 8 : « La Souris, la Belette et le Chat », de Léonard de Vinci (vers 1490)
  9. Page 9 : « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)
  10. Page 10 : « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)
  11. Page 11 : « L’Aigle, la Laie et la Chatte », de Jean de La Fontaine (1668)
  12. Page 12 : « Le Chat et un vieux rat », de Jean de La Fontaine (1668)
  13. Page 13 : « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)
  14. Page 14 : « Du chien et du chat », d’Antoine Furetière (1671)
  15. Page 15 : « Le Singe et le Chat », de Jean de La Fontaine (1678)
  16. Page 16 : « Le Chat et le Coq », de Charles Perrault (1699)
  17. Page 17 : « La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)
  18. Page 18 : « La Souris et le Chat », d’Ignacy Krasicki (1779)
  19. Page 19 : « Le Lévrier et la chatte », d’Ignacy Krasicki (1779)
  20. Page 20 : « La Chatte et son maître », d’Ignacy Krasicki (1779)
  21. Page 21 : « Le Chat, le Lézard et le Grillon », de Tomás de Iriarte (1782)
  22. Page 22 : « Le Chat et la lunette », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  23. Page 23 : « Les Deux Chats », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  24. Page 24 : « Le Chat et le rossignol », d’Ivan Krylov (1825)
  25. Page 25 : « Le Loup et le Chat », d’Ivan Krylov (1843)
  26. Page 26 : « Le Chat bourgeois », de Jean Anouilh (1962)

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