« Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)

Une illustration de la fable « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine

Texte de la fable « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine

               Un Chat, nommé Rodilardus,
          Faisait de Rats telle déconfiture
               Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son soû ;
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
               Non pour un Chat, mais pour un Diable.
               Or, un jour qu'au haut et au loin
               Le Galand alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame,
Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin
               Sur la nécessité présente.
Dès l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
               Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis ils s'enfuiraient sous terre ;
               Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen ;
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit : Je n'y vas point, je ne suis pas si sot ;
L'autre : Je ne saurais. Si bien que sans rien faire
          On se quitta. J'ai maints chapitres vus,
          Qui pour néant se sont ainsi tenus :
Chapitres, non de Rats, mais chapitres de moines,
               Voire chapitres de chanoines.
               Ne faut-il que délibérer,
               La cour en conseillers foisonne ;
               Est-il besoin d'exécuter,
               L'on ne rencontre plus personne.

Explication et signification de la fable « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine

« Conseil tenu par les rats » est un poème de l’un des plus grands et des plus illustres fabulistes européens, le Français Jean de La Fontaine (1621-1695), représentant du mouvement littéraire que l’on a coutume de nommer le classicisme français. De tous les auteurs de cette période, il est sans doute celui qui a le plus exploré la fable, un genre dans lequel il excelle et qui a fait sa renommée à travers le monde. Cette histoire est la deuxième du livre II du premier tome de ses Fables, publié en 1668.


Si La Fontaine puise beaucoup son inspiration chez les fabulistes de l’Antiquité, ce n’est pas le cas pour celle-ci, qui semble de tradition plus récente. En effet, sa première version écrite remonte à 1220 : intitulée « De muribus et catto et cetera », elle est l’œuvre du fabuliste anglais Eudes de Cheriton (qui naît en 1185 et meurt vers 1247). Celle-ci est ensuite reprise en latin ainsi qu’en langues vulgaires par plusieurs fabulistes européens, dont le poète français Eustache Deschamps (qui naît vers 1340 et meurt en 1405) avec « Le Chat et les souris ». Cependant, le texte sur lequel La Fontaine s’appuie le plus est sans doute « De muribus tintinabulum feli suspendere volentibus », une version en latin publiée en 1499 par l’humaniste et fabuliste italien Laurentius Abstémius (qui naît vers 1440 et meurt en 1507).


Quoi qu’il en soit, l’hétérogénéité de la métrique (alexandrins, décasyllabes et octosyllabes) ainsi que des rimes (alternées, plates, embrassées) contribue à rendre le récit de La Fontaine dynamique – c’est d’ailleurs une de ses spécialités.


Contrairement à ce que l’on trouve dans la version d’Eustache Deschamps, les rats qu’il met en scène ne sont pas confrontés à des chats de façon générale, mais à un chat en particulier. Celui-ci a même un nom : Rodilardus, plus loin francisé en Rodilard, terme signifiant « ronge-lard » que l’auteur empreinte à l’humaniste et écrivain français François Rabelais (qui naît vers 1490 et meurt en 1553). En effet, c’est ainsi que ce dernier nomme un personnage de chat dans plusieurs de ses œuvres, notamment Pantagruel (1532) et Gargantua (vers 1535), récits comiques et parodiques des romans chevaleresques.


La Fontaine s’inscrit d’ailleurs lui aussi dans le registre de l’excès et du burlesque, notamment lorsqu’il écrit que Rodilardus a mis nombre de ses ennemis les rats « dedans la sépulture », avant d’expliquer que ceux qui sont encore en vie n’osent plus quitter leurs trous. Son héros félin est d’ailleurs présenté moins comme un chasseur que comme un guerrier – en atteste notamment l’usage du terme « déconfiture », qu’il faut ici prendre dans son sens premier de défaite d’une armée.


Les rats profitent cependant d’une trêve lorsqu’il décide d’aller « chercher femme ». On retrouve d’ailleurs à ce sujet le registre burlesque avec l’utilisation du mot « sabbat », qu’il faut entendre au sens familier et vieilli de « réunion licencieuse » voire orgie. Il convient aussi de remarquer que, par l’usage de ce terme dont le sens premier renvoie à une assemblée de sorciers, ainsi que par un propos en amont expliquant que les rats l’assimilent à « un Diable », La Fontaine associe le petit félin à des forces spirituelles maléfiques.


Les rats sont pour leur part comparés à des ecclésiastiques, puisqu’il est dit qu’ils tiennent « chapitre » : cette expression renvoie ordinairement à une assemblée religieuse. Leur doyen approuve alors l’idée d’attacher un grelot au cou de Rodilard afin qu’ils soient avertis quand il approche et puissent alors se cacher. Tous soutiennent ce projet, mais sa mise en œuvre s’avère nettement plus problématique : l’un reconnaît qu’il n’en serait pas capable, l’autre qu’il n’est pas stupide au point d’essayer (compte tenu des risques)... Au final, on se sépare sans que personne n’ait eu le courage de se lancer.


La Fontaine conclut son poème par une observation lui servant à expliciter la comparaison : il affirme avoir lui-même été témoin de nombre de chapitres de petits (des moines) voire de hauts (des chanoines) représentants religieux n’ayant abouti à aucune action concrète.


Sa morale est tout aussi politique que celle de Deschamps, puisqu’il élargit son propos au pouvoir séculier en évoquant la « cour » : les conseillers y abondent, mais les personnes ayant le courage de mettre en œuvre les décisions font défaut.

Sommaire de l'article

  1. Page 1 : Le chat dans les fables
  2. Page 2 : « Le Chat et les rats », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  3. Page 3 : « La Chatte et Aphrodite », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  4. Page 4 : « Le Perroquet et la chatte », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  5. Page 5 : « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)
  6. Page 6 : « Le Renard et le Chat », de Marie de France (vers 1175)
  7. Page 7 : « Le Chat et les souris », d’Eustache Deschamps (deuxième moitié du 14ème siècle)
  8. Page 8 : « La Souris, la Belette et le Chat », de Léonard de Vinci (vers 1490)
  9. Page 9 : « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)
  10. Page 10 : « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)
  11. Page 11 : « L’Aigle, la Laie et la Chatte », de Jean de La Fontaine (1668)
  12. Page 12 : « Le Chat et un vieux rat », de Jean de La Fontaine (1668)
  13. Page 13 : « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)
  14. Page 14 : « Du chien et du chat », d’Antoine Furetière (1671)
  15. Page 15 : « Le Singe et le Chat », de Jean de La Fontaine (1678)
  16. Page 16 : « Le Chat et le Coq », de Charles Perrault (1699)
  17. Page 17 : « La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)
  18. Page 18 : « La Souris et le Chat », d’Ignacy Krasicki (1779)
  19. Page 19 : « Le Lévrier et la chatte », d’Ignacy Krasicki (1779)
  20. Page 20 : « La Chatte et son maître », d’Ignacy Krasicki (1779)
  21. Page 21 : « Le Chat, le Lézard et le Grillon », de Tomás de Iriarte (1782)
  22. Page 22 : « Le Chat et la lunette », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  23. Page 23 : « Les Deux Chats », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  24. Page 24 : « Le Chat et le rossignol », d’Ivan Krylov (1825)
  25. Page 25 : « Le Loup et le Chat », d’Ivan Krylov (1843)
  26. Page 26 : « Le Chat bourgeois », de Jean Anouilh (1962)