
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère.
J'avais franchi les monts qui bornent cet État
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
L'un doux, bénin et gracieux,
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée.
Or c'était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m'a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
L'autre m'a fait prendre la fuite.
Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D'un malin vouloir est porté.
L'autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine.
Écrite par le célèbre fabuliste français Jean de la Fontaine (1621-1695), « Le Cochet, le chat et le souriceau » porte le numéro 5 dans le livre VI du premier tome de ses Fables, publié en 1668.
Si La Fontaine reprend dans nombre de ses écrits des textes de l’Antiquité, c’est ici dans une fable plus récente qu’il puise son inspiration : « Le Souriceau, la chatte et le cochet », de l’Italien Giovanni Maria Verdizotti (vers 1530-1605).
Le héros de cette histoire qui porte sur les apparences trompeuses est un souriceau. Chose assez peu courante dans ce genre littéraire, il est confronté non pas à un mais à deux personnages : d’une part un cochet, c'est-à-dire un jeune coq, et d’autre part un chat. Comme dans beaucoup d’autres fables, ce dernier n’a pas le beau rôle.
Ce maître du récit qu’est La Fontaine fait s’exprimer le souriceau dans son style caractéristique où alternent dialogues directs et indirects. Le petit raconte ainsi à sa mère une aventure qui lui est arrivée : sur son chemin, il a croisé deux animaux. L’un avait une apparence douce, inoffensive et gracieuse ; l’autre était agité et inquiétant.
Il poursuit en décrivant le second : en lisant qu’il a une « voix perçante et rude » ainsi qu’un « morceau de chair » sur la tête, on comprend immédiatement qu’il s’agit du cochet. Le comparant à « un animal venu de l’Amérique » (sans doute la dinde, introduite en Europe un siècle plus tôt), le souriceau décrit ses mouvements brusques et ses cris effrayants qui, malgré le courage dont il se vante tel l’enfant qu’il est, l’ont effrayé au point de le pousser à fuir.
À son grand regret, il n’a donc pas pu approcher de l’autre animal qui pourtant lui inspirait confiance avec son apparence douce, humble et modeste ainsi que son corps similaire à celui des souris, notamment par la forme de ses oreilles.
La mère s’empresse alors d’instruire son petit et de remettre les choses au clair. Qualifiant le chat de « malin » et d’« hypocrite », elle lui explique qu’il est l’ennemi naturel de son espère, tandis que le coq en réalité est inoffensif. Il peut même leur apporter de la nourriture (sans doute par le grain dont on le nourrit), alors qu’au contraire lui et ses semblables sont un aliment naturel du chat.
Elle achève son propos en énonçant ce qui constitue la morale du récit : il faut se méfier des apparences parfois trompeuses.
Il convient d’ailleurs de souligner qu’il est assez rare dans les fables de La Fontaine que comme ici ce soit directement un personnage qui formule la morale à tirer de l’histoire, plutôt que le narrateur.





