« Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)

Une illustration de la fable « Le Cochet, le Chat et le Souriceau », de Jean de La Fontaine

Texte de la fable « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
            Fut presque pris au dépourvu. 
Voici comme il conta l'aventure à sa mère. 
J'avais franchi les monts qui bornent cet État 
            Et trottais comme un jeune Rat
            Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
            L'un doux, bénin et gracieux, 
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
            Il a la voix perçante et rude ; 
            Sur la tête un morceau de chair, 
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
            Comme pour prendre sa volée ;
            La queue en panache étalée.
Or c'était un Cochet dont notre Souriceau
            Fit à sa Mère le tableau, 
Comme d'un animal venu de l'Amérique. 
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras, 
            Faisant tel bruit et tel fracas, 
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
            En ai pris la fuite de peur, 
            Le maudissant de très bon cœur. 
            Sans lui j'aurais fait connaissance 
Avec cet Animal qui m'a semblé si doux. 
            Il est velouté comme nous, 
Marqueté, longue queue, une humble contenance, 
Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant : 
            Je le crois fort sympathisant 
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles 
            En figure aux nôtres pareilles. 
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat 
            L'autre m'a fait prendre la fuite. 
 Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat, 
            Qui sous son minois hypocrite, 
            Contre toute ta parenté 
            D'un malin vouloir est porté. 
            L'autre animal tout au contraire, 
            Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas. 
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
            Garde-toi, tant que tu vivras,
            De juger des gens sur la mine. 

Explication et signification de la fable « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine

Écrite par le célèbre fabuliste français Jean de la Fontaine (1621-1695), « Le Cochet, le chat et le souriceau » porte le numéro 5 dans le livre VI du premier tome de ses Fables, publié en 1668.


Si La Fontaine reprend dans nombre de ses écrits des textes de l’Antiquité, c’est ici dans une fable plus récente qu’il puise son inspiration : « Le Souriceau, la chatte et le cochet », de l’Italien Giovanni Maria Verdizotti (vers 1530-1605).


Le héros de cette histoire qui porte sur les apparences trompeuses est un souriceau. Chose assez peu courante dans ce genre littéraire, il est confronté non pas à un mais à deux personnages : d’une part un cochet, c'est-à-dire un jeune coq, et d’autre part un chat. Comme dans beaucoup d’autres fables, ce dernier n’a pas le beau rôle.


Ce maître du récit qu’est La Fontaine fait s’exprimer le souriceau dans son style caractéristique où alternent dialogues directs et indirects. Le petit raconte ainsi à sa mère une aventure qui lui est arrivée : sur son chemin, il a croisé deux animaux. L’un avait une apparence douce, inoffensive et gracieuse ; l’autre était agité et inquiétant.


Il poursuit en décrivant le second : en lisant qu’il a une « voix perçante et rude » ainsi qu’un « morceau de chair » sur la tête, on comprend immédiatement qu’il s’agit du cochet. Le comparant à « un animal venu de l’Amérique » (sans doute la dinde, introduite en Europe un siècle plus tôt), le souriceau décrit ses mouvements brusques et ses cris effrayants qui, malgré le courage dont il se vante tel l’enfant qu’il est, l’ont effrayé au point de le pousser à fuir.


À son grand regret, il n’a donc pas pu approcher de l’autre animal qui pourtant lui inspirait confiance avec son apparence douce, humble et modeste ainsi que son corps similaire à celui des souris, notamment par la forme de ses oreilles.


La mère s’empresse alors d’instruire son petit et de remettre les choses au clair. Qualifiant le chat de « malin » et d’« hypocrite », elle lui explique qu’il est l’ennemi naturel de son espère, tandis que le coq en réalité est inoffensif. Il peut même leur apporter de la nourriture (sans doute par le grain dont on le nourrit), alors qu’au contraire lui et ses semblables sont un aliment naturel du chat.


Elle achève son propos en énonçant ce qui constitue la morale du récit : il faut se méfier des apparences parfois trompeuses.


Il convient d’ailleurs de souligner qu’il est assez rare dans les fables de La Fontaine que comme ici ce soit directement un personnage qui formule la morale à tirer de l’histoire, plutôt que le narrateur. 

Sommaire de l'article

  1. Page 1 : Le chat dans les fables
  2. Page 2 : « Le Chat et les rats », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  3. Page 3 : « La Chatte et Aphrodite », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  4. Page 4 : « Le Perroquet et la chatte », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  5. Page 5 : « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)
  6. Page 6 : « Le Renard et le Chat », de Marie de France (vers 1175)
  7. Page 7 : « Le Chat et les souris », d’Eustache Deschamps (deuxième moitié du 14ème siècle)
  8. Page 8 : « La Souris, la Belette et le Chat », de Léonard de Vinci (vers 1490)
  9. Page 9 : « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)
  10. Page 10 : « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)
  11. Page 11 : « L’Aigle, la Laie et la Chatte », de Jean de La Fontaine (1668)
  12. Page 12 : « Le Chat et un vieux rat », de Jean de La Fontaine (1668)
  13. Page 13 : « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)
  14. Page 14 : « Du chien et du chat », d’Antoine Furetière (1671)
  15. Page 15 : « Le Singe et le Chat », de Jean de La Fontaine (1678)
  16. Page 16 : « Le Chat et le Coq », de Charles Perrault (1699)
  17. Page 17 : « La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)
  18. Page 18 : « La Souris et le Chat », d’Ignacy Krasicki (1779)
  19. Page 19 : « Le Lévrier et la chatte », d’Ignacy Krasicki (1779)
  20. Page 20 : « La Chatte et son maître », d’Ignacy Krasicki (1779)
  21. Page 21 : « Le Chat, le Lézard et le Grillon », de Tomás de Iriarte (1782)
  22. Page 22 : « Le Chat et la lunette », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  23. Page 23 : « Les Deux Chats », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  24. Page 24 : « Le Chat et le rossignol », d’Ivan Krylov (1825)
  25. Page 25 : « Le Loup et le Chat », d’Ivan Krylov (1843)
  26. Page 26 : « Le Chat bourgeois », de Jean Anouilh (1962)