
Deux animaux doux & privés,
L’un était Chien, l’autre était Chatte,
Qui dans une maison de natte
Sous même toit de jeunesse élevés,
Qu’Énée en avait moins pour son fidèle Achate,
Ils folâtraient ensemble tout le jour
À la Chatte par fois le Chien mordait l’oreille,
Tout en riant, à la pareille,
Des coups de griffe, il avait à son tour.
Et l’on eut cru qu’ils eussent fait l’amour,
Tant ils se donnaient d’accolades,
Faisaient des sauts, et des gambades,
Si gentiment ils se culle-buttaient,
Jusque-là qu’ils divertissaient,
Quelque-fois les gens les plus sages,
Avec leurs petits badinages.
Mais il naissait aux heures des repas,
Entre-eux une guerre implacable :
Car pour ronger un os, ou lécher quelques plats,
On les entendait sous la table
Se battre comme Chiens & Chats.
p.149
L’homme de lettres français Antoine Furetière (1619-1688) est surtout resté dans les mémoires pour avoir rédigé, contre la volonté de l’Académie française, son Dictionnaire universel, publié à titre posthume en 1690 et qui constitue encore aujourd’hui un ouvrage de référence. Il lui valut d’ailleurs une brouille avec entre autres son compatriote et ami Jean de La Fontaine (1621-1695), qui refusa de prendre parti pour lui dans le conflit l’opposant à la prestigieuse institution. On sait moins que Furetière est lui-même l’auteur de fables en vers, compilées dans un recueil publié en 1671 et intitulé Fables morales et nouvelles.
L’une d’entre elles s’intitule « Du chien et du chat », et n’est inspirée d’aucune source connue. Il convient par ailleurs de noter qu’elle est sans doute une des premières fables à mettre en scène ensemble deux animaux que désormais il est courant d’associer, du fait de leur popularité comme compagnons domestiques : un chien et un chat.
Il faut dire qu’au 17ème siècle, la situation était très différente : il était rare d’avoir un animal destiné essentiellement à la compagnie. Les chats étaient tout juste tolérés pour leur utilité en tant que chasseurs de nuisibles, tandis que les chiens étaient considérés essentiellement à travers les différentes tâches qu’ils étaient susceptibles d’effectuer au service des humains : chasser, monter la garde, protéger les troupeaux... On commençait tout juste à adopter des animaux simplement pour le plaisir dans les foyers aisés, mais la mode était plus aux oiseaux qu’aux chats et aux chiens.
Les deux personnages de cette fable, un chien et une chatte (et non un chat mâle, contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre), sont doux et « privés », terme qu’il faut entendre dans le sens de « domestiqués ». Furetière commence par souligner à quel point ils sont capables d’entretenir d’excellentes relations, allant jusqu’à les comparer à Énée et Achate, héros mythiques de la guerre de Troie célèbres entre autres pour leur légendaire amitié.
Il faut dire que ces deux animaux élevés sous le même toit passent leurs journées ensemble à « folâtrer », c’est-à-dire à s’amuser comme des enfants – voire comme frère et sœur. Ils se chahutent voire se culbutent, mais c’est le lexique de la tendresse, de la complicité et de l’amitié qui prévaut : tout cela n’est que « badinages » et se fait « gentiment », à grand renfort d’« accolades ». L’auteur va même jusqu’à employer le terme « amour ».
Mais après avoir longuement décrit cette belle amitié, Furetière passe à la chute. Au moment des repas, lorgnant tous deux les restes, ils se battent non plus pour jouer mais pour de vrai : comme chien et chat, en somme.
Toutefois, le propos s’arrête là, puisque cette fable se distingue par le fait qu’elle ne comporte pas de morale. Quel enseignement faut-il donc tirer de ce récit ? Que certains besoins primaires peuvent être source de conflits même au sein des relations les plus harmonieuses ? Que l’on ne peut pas aller totalement contre sa nature instinctive ?
Il convient également de remarquer que cette fable s’écarte un peu des codes du genre car elle ne relate pas des événements précis qui se déroulent à un moment donné, mais se contente de décrire de façon générale la nature d’une relation entre deux personnages.
On peut aussi souligner qu’elle est révélatrice des prémices d’une évolution du regard que la société porte sur les chiens et les chats, qui commencent tout juste à être considérés comme de potentiels compagnons domestiques. On perçoit d’ailleurs aussi un reflet de ce changement dans la fable de La Fontaine intitulée « La Chatte métamorphosée en femme », et parue en 1668 – soit à peine trois ans plus tôt.