
C’est un fait avéré qu’il est maint animal
Assez fort sur la botanique
Pour découvrir le végétal unique
Propre à guérir ou prévenir le mal
Troublant ou menaçant son système organique,
Et pour discerner d’un coup d’œil
Le fébrifuge, ou le sudorifique,
Ou le diurétique, ou l’anti-scorbutique…
Pardon de ce début un peu bien prosaïque.
Or donc un chat, pédant bouffi d’orgueil,
Versé dans l’hygiène et la thérapeutique
Dont il avait longtemps étudié
La théorie et la pratique,
Comme un grand sot s’était mis sur le pié
De ne parler jamais qu’un langage excentrique,
À son avis bien plus scientifique,
Au mien, pompeusement comique.
Un jour qu’il avait pénétré
Dans un jardin aux simples consacré :
— Quelle souffrance morbifique !
Hélas ! quel martyre incessant !
S’écria-t-il en adressant
Un regard tout mélancolique
À certain lézard qui, las de se trémousser,
Du trou d’un mur le regardait passer.
Maudite tumeur hydropique
Qui m’achemine au gîte sépulcral !...
À la torture du physique
Vient s’unir celle du moral.
En ces lieux toutefois je cherche un spécifique
Dont je connais les effets tout-puissants.
C’est un remède mirifique
Contre les maux que je ressens,
Une plante héliotropique.
Il n’est que ses sucs bienfaisants
Qui puissent me tirer de cet état critique.
D’un air profondément surpris,
Le lézard écoutait ce jargon exotique,
Macaronique, amphigourique,
Et ne le comprenait pas plus qu’il n’eût compris
De la tour de Babel le radotage antique.
Mais le voyant, par un geste énergique,
Dépouiller tout à coup, jusqu’à deux pieds du sol,
De ses feuilles un tournesol,
Puis broyer son butin d’une dent frénétique,
Il dit : Je sais enfin, messire l’hydropique,
Ce que vous appelez suc héliotropique.
Ce qui fut fort plaisant, c’est qu’un pauvre grillon
Trop ignare cent fois pour avoir mission
De raisonner grammaire ou rhétorique,
Les ayant entendus, à cette occasion,
De mon docteur fourré fit le panégyrique.
Du reste, que ceci ne nous étonne pas :
Combien de gens séduits par un mot empathique,
Et pour qui le mot propre est toujours un mot bas !
Mais ici, c’est pour vous que surtout se présente
Une sage leçon, écrivains trop nombreux
Dont la phrase retentissante
Ne retentit que de sons creux.
Traduction Charles Lemesle
Le poète et dramaturge espagnol Tomás de Iriarte (1750-1791) est surtout resté dans les mémoires pour ses Fables littéraires, parues en 1782.
Parmi elles figure « Le Chat, le Lézard et le Grillon », qui porte le numéro 41. Comme toutes les fables de ce recueil, il s’agit d’une histoire originale. Iriarte affirme d’ailleurs dans la préface de l'ouvrage être le premier auteur espagnol à écrire des fables sans s’inspirer d’histoires déjà existantes – par exemple léguées par des auteurs antiques.
Tout au long de son œuvre, il recourt à un style plutôt comique pour formuler des critiques. C’est le cas aussi ici, et en l’occurrence ce sont certains types d’écrivains qui sont visés. Ils sont représentés par le chat.
Iriarte débute son poème par une réflexion sur les animaux en général, et plus précisément sur le don instinctif qu’ont beaucoup d’entre eux de trouver les végétaux aptes à soigner les maux dont ils souffrent. Il s’excuse ensuite ironiquement de ce début « prosaïque » : un terme qu’il faut entendre dans le sens de banal, plat, mais qui, dans son sens premier, évoque la prose - alors que l’on est ici dans un poème en vers.
Il introduit alors le personnage du chat, et le portrait qu’il en fait n’est guère flatteur. En effet, ce petit félin a certes pour qualité d’être un grand érudit en matière de phytothérapie, mais il est « pédant » et « bouffi d’orgueil ». Sa vanité le pousse à ne s’exprimer que dans un langage « scientifique » voire « excentrique », que l’auteur oppose au ton comique que lui-même emploie.
Ce chat entre un jour dans un jardin de « simples », c'est-à-dire de plantes médicinales, et commence à se lamenter devant un lézard. L’auteur laisse alors voir ce qu’il entendait quand plus haut il évoquait son langage. En effet, son personnage s’exprime dans un jargon ridiculement recherché, où des mots archaïques (« morbifique » pour morbide, par exemple) côtoient toutes sortes de termes scientifiques (comme « hydropique », un adjectif qui faisait à cette époque référence aux œdèmes, ou « héliotropique », un adjectif utilisé en botanique pour décrire les plantes qui se tournent naturellement vers le soleil), le tout à grand renfort d’image lyriques et dramatiques (par exemple « qui m’achemine au gîte sépulcral » pour parler de la mort).
Il lui faut ainsi pas moins de dix-sept vers pour exprimer le but de sa venue : trouver des feuilles de tournesol pour soigner son œdème.
Le lézard qui l’écoute ne comprend naturellement rien à son propos, que l’auteur s’amuse à décrire en employant à son tour des adjectifs rares comme « macaronique » (c'est-à-dire composé de mots latinisés dans le but de produire un effet comique) et « amphigourique » (c'est-à-dire alambiqué). Il évoque aussi la tour de Babel, épisode biblique décrivant l’origine de la multiplicité des langues et des problèmes de communication qui en découlent.
Le lézard finit par comprendre quand il le voit croquer une feuille de tournesol. Ainsi, les actes sont davantage parlants que les mots d’un discours pédant, et ils sont en outre ridiculement simples en comparaison de la description qui en était faite par l’intéressé.
L’auteur introduit alors le troisième personnage évoqué dans le titre, un grillon qu’il qualifie d’« ignare ». Contrairement à l’impassible lézard, il est pour sa part impressionné et séduit par le discours du chat : il va même jusqu’à en faire le « panégyrique », c'est-à-dire, dans un langage moins pédant que celui utilisé ironiquement par l’auteur, chanter ses éloges.
Iriarte entame la morale qui conclut le poème en se moquant de ce personnage, qu’il compare aux personnes qui se laissent séduire par des mots recherchés et un style ampoulé. Il poursuit en s’en prenant directement aux écrivains qui, à l’instar du chat pédant de son récit, usent et abusent de formules pompeuses pour impressionner le commun des mortels et dissimuler la vanité de leurs propos.