
III, 6, cf. Phèdre
L'Aigle avait ses Petits au haut d'un arbre creux,
La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;
Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,
Mères et Nourrissons faisaient leur tripotage.
La Chatte détruisit par sa fourbe l'accord.
Elle grimpa chez l'Aigle, et lui dit : Notre mort
(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)
Ne tardera possible guères.
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
Cette maudite Laie, et creuser une mine ?
C'est pour déraciner le chêne assurément,
Et de nos Nourrissons attirer la ruine.
L'arbre tombant ils seront dévorés :
Qu'ils s'en tiennent pour assurés.
S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte.
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit
À l'endroit
Où la Laie était en gésine.
Ma bonne amie et ma voisine,
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis.
L'Aigle, si vous sortez, fondra sur vos Petits:
Obligez-moi de n'en rien dire ;
Son courroux tomberait sur moi.
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,
..........La Chatte en son trou se retire.
L'Aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins
De ses Petits ; la Laie encore moins :
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
Ce doit être celui d'éviter la famine.
À demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine
Pour secourir les siens dedans l'occasion :
L'Oiseau royal, en cas de mine,
La Laie, en cas d'irruption.
La faim détruisit tout : il ne resta personne,
De la Gent marcassine et de la Gent aiglonne,
Qui n'allât de vie à trépas :
Grand renfort pour Messieurs les Chats.
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
Par sa pernicieuse adresse !
Des malheurs qui sont sortis
De la boîte de Pandore,
Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,
C'est la fourbe , à mon avis
Poème écrit par Jean de La Fontaine (1621-1695), « L’Aigle, la Laie et la Chatte » figure en 6ème position dans le livre III du premier tome de ses Fables, publié en 1668.
Très inspiré dans l’ensemble de son œuvre par les fabulistes de l’Antiquité, le célèbre auteur français s’appuie ici sur un texte du latin Phèdre (1er siècle après J.-C.) intitulé « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage » - dont il reprend d’ailleurs le titre, à un mot près. Il s’attèle à développer ce récit dans son style très caractéristique, faisant alterner dialogues et récit dans une métrique hétérogène.
Comme chez Phèdre, l’histoire se déroule dans un arbre où repose un équilibre qui semble idyllique. En haut, dans la cime, une maman aigle a fait son nid. En bas, une laie attend ses petits. Au milieu réside une chatte : c’est elle qui, par sa « fourbe » (c'est-à-dire sa fourberie), va briser cette belle harmonie.
Adoptant la stratégie qui consiste à diviser pour mieux régner, elle commence par monter chez l’aigle pour lui expliquer que la laie creuse sous l’arbre pour y créer une « mine » - terme qu’il faut entendre dans son sens militaire, c’est-à-dire une galerie creusée sous un ouvrage en vue d’en saper les fondations. Elle aurait en effet pour objectif de dévorer aiglons et chatons une fois l’arbre déraciné.
Immédiatement après, la chatte se rend chez la laie « en gésine », c'est-à-dire gestante. Elle lui tient alors un discours assez similaire à celui qu’elle vient de servir à son autre voisine : l’aigle envisage de dévorer ses petits aussitôt qu’elle sortira du nid qu’elle a creusé. En bonne commère, la chatte va même jusqu’à demander à la laie de ne pas la dénoncer.
Terrorisées, l’aigle et la laie s’obstinent donc à rester chez elles pour protéger les leurs. La Fontaine les qualifie de « sottes », car ce faisant elles en oublient l’impérieuse nécessité de se nourrir. Ce qui devait arriver finit par se produire : les membres des deux familles finissent par mourir, permettant à la chatte et ses petits de se régaler de ce repas.
Contrairement à Phèdre, La Fontaine se concentre moins dans sa morale sur la crédulité de l’aigle et de la laie que sur la fourberie de la chatte, qu’il qualifie tout comme l’auteur latin de « traîtresse ». Après s’être étonné des réussites que les traîtres peuvent obtenir, il évoque le mythe de Pandore. Ce personnage de la mythologie grecque est créé par Zeus, qui lui confie une boîte contenant tous les malheurs de l’humanité : la tromperie, le vice, la passion, la guerre, la maladie... Bien que le dieu lui ait défendu de l’ouvrir, Pandore cède à la curiosité, et ce faisant libère tous ces maux. Pour La Fontaine, la fourberie incarnée par la chatte est celui que « tout l’univers » est le plus fondé à détester.