
Un chat tuait sans vrai désir.
C’était un chat très riche et il n’avait pas faim.
Il faut bien se distraire, enfin :
Chat bourgeois a tant de loisirs…
On ne peut pas toujours dormir sur un coussin.
De souris, il ne mangeait guère ;
Son pedigree fameux l’ayant mis au-dessus
Des nourritures du vulgaire.
Son régime était strict. Cet immeuble cossu,
En outre, visité, à dates périodiques,
Par les services de la dératisation,
Gens aux procédés scientifiques,
Tuant sans joie ni passion,
Au nom de l’administration,
De rat, de vrai bon rat, qui fuit et qu’on rattrape
Négligemment, ne le tuant qu’à petits coups
Sans tuer son espoir – vrai plaisir de satrape –
Il n’y en avait plus du tout
Avec leurs poisons et leurs trappes.
Restaient quelques moineaux bêtes et citadins,
Race ingrate
Qu’on étendait d’un coup de patte:
Assez misérable fretin.
Mais un jour d’été,
Oubliant les rats,
L’employé du service d’hygiène ne vint pas.
On l’avait convoqué
Sur une autre frontière,
Pour tuer cette fois des hommes. Et la guerre,
Approchant à grands pas des quartiers élégants,
Les maîtres de mon chat durent fuir sans leurs gants,
En un quart d’heure, sur les routes incertaines.
Dans l’impérieux souci de sauver leur bedaine
Ils oublièrent tout, les bonnes et le chat.
Les bonnes changèrent d’état.
Loin de Madame, violées par des militaires,
Elles si réservées, elles se révélèrent
Putains de beaucoup de talent.
Leur train de vie devint tout à coup opulent
Et elles prirent une bonne.
Après un temps de désarroi,
Le chat, devenu chat, comprit qu’il était roi ;
Que la faim est divine et que la lutte est bonne.
D’un œil blanc, d’une oreille arrachée aux combats
Dont il sortit vainqueur contre les autres chats,
Il paya ses amours royales sous la lune.
Sans régime et sans soin, ne mangeant que du rat
Il perdit son poil angora
Qui ne tenait qu’à sa fortune
Et auquel il ne tenait pas ;
Il y gagna la mine altière
Et l’orgueil des chats de gouttière,
Et bénit à jamais la guerre
Qui offre aux chats maigris des chattes et des rats.
Jamais ce que l’on vous donne
Ne vaudra ce que l’on prend
Avec sa griffe et sa dent.
La vie ne donne à personne.
Le dramaturge français Jean Anouilh (1910-1987) est surtout connu pour ses très nombreuses pièces de théâtre, dont certaines sont inspirées de l’Antiquité - notamment la plus célèbre d’entre elles, Antigone (1944). On sait moins qu’il est également l’auteur d’un recueil de 41 fables, publié en 1962 et intitulé tout simplement Fables.
L’une d’entre elles s’intitule « Le Chat bourgeois ». Anouilh s’y écarte un peu des codes du genre, dans la mesure où son personnage principal n’est confronté à aucun autre personnage en particulier.
Cet animal racé vit dans un « immeuble cossu » et ne manque de rien, certainement pas de nourriture, mais il s’ennuie. En ce sens, cette œuvre est très révélatrice du 20ème siècle et de l’évolution survenue par rapport aux époques précédentes : au lieu d’être simplement tolérés du fait de leur intérêt pour se débarrasser des rats et autres nuisibles, les chats sont de plus en plus intégrés aux foyers et appréciés comme simples compagnons domestiques.
Ainsi, ce chat chasse et tue « sans vrai désir », car fondamentalement il n’en a nul besoin pour se nourrir : ses propriétaires lui offrent des aliments bien plus désirables que des souris, présentés comme un mets « vulgaire ». Il chasse donc surtout pour se divertir, histoire de ne pas « dormir sur un coussin » toute la journée.
Dans cet univers moderne et confortable, il a d’autant plus perdu toute utilité que le problème des rongeurs est réglé par des dératiseurs, qui viennent à intervalle régulier et tout comme lui tuent « sans passion », mais « au nom de l’administration ». Il pourrait s’en prendre à des moineaux, mais ceux-ci ne suscitent guère plus son intérêt que les souris : ces proies faciles sont à ses yeux un « misérable fretin ».
Mais un jour arrive où le dératiseur ne passe pas, ayant été appelé au front. Les propriétaires du chat ne tardent pas à disparaître à leur tour, fuyant la guerre qui se rapproche, laissant derrière eux leur animal et les bonnes.
Après un passage douteux dans lequel l’auteur s’attarde un peu sur le sort de ces dernières, transformées en filles de joie par les militaires, il en revient au petit félin abandonné.
Jadis comme étranger à lui-même du fait du confort bourgeois procuré par ses propriétaires, il « devient chat ». Et contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer de prime abord, ce changement est présenté comme positif. L’auteur va même jusqu’à préciser que le fait de perdre alors son « poil angora » ne le dérange guère, dans la mesure où de toute façon il n’y « tenait pas ».
En devenant chat, il devient roi, affirme l’auteur, qui entend sans doute par-là qu’en adoptant une vie de chat de gouttière, il gagne en puissance et devient maître de son destin, en plus d’affirmer sa domination sur d’autres animaux. En effet, il se réjouit de la faim, qui lui fait retrouver son intérêt pour la chasse, ainsi que des combats contre ses congénères, qui lui permettent de s’accoupler. Autrement dit, ses conditions de vie sont plus difficiles, mais cela lui permet de retrouver enthousiasme et passion pour la vie. Il en vient même à bénir la guerre, qui lui offre « des chattes et des rats ».
Anouilh conclut son texte sur une morale constituée de quatre heptasyllabes qui tranchent avec l’hétérogénéité de la métrique du récit. Il y affirme que ce qui est donné n’est jamais aussi bon que ce que l’on obtient aux prix de ses efforts. Ce qui vous tombe tout cuit dans le bec n’est même pas un véritable cadeau, comme il le souligne au début du récit en expliquant que le chat de compagnie chasse seulement pour tromper l’ennui.
Ainsi, cette fable a évidemment une portée sociale : Anouilh y critique le confort bourgeois, et au contraire, présentant les chats de gouttière comme un symbole de liberté, il valorise les personnes qui ont une existence laborieuse voire difficile.





