
Un loup, d'un bois voisin s'enfuyant au plus vite,
Courait à travers un hameau.
Le galant, à coup sûr, n'allait pas en visite ;
Près de perdre la vie, il tremblait pour sa peau.
Les chiens et les chasseurs étant à sa poursuite
Tout en courant, mon loup cherchait, du coin de l'œil
Un toit hospitalier qui put lui faire accueil.
Par malheur, au verrou toute porte était close.
Soudain il aperçoit un chat
Qui, tranquille, et d'un air béat,
Sur un mur d'enclos se repose,
« Vaska, mon bon Vaska, dis-moi, sans trop tarder.
Si, dans l'affreux péril où mon malheur m'expose.
Tu connais un mougik qui soit prêt à m'aider.
Entends-tu les abois de la meute en furie
Et les sons effrayants du cor ?
C'est après moi qu'on court, et contre moi qu'on crie !
— Stéphane, dit le chat, peut te sauver encor ;
Va vile l'en prier : c'est, dit-on, un cœur d'or.
— Oui, sans doute ; mais chez Stéphane
J'ai pris, l'autre jour, un mouton.
— Eh bien, tu peux alors te risquer chez Demiane.
— Non pas ! J'ai pris son bouc ; il m'en veut fort, dit-on.
Et j'ai peur de quelque chicane.
— Va donc trouver Ivan, dont voici la maison.
— Ivan ! mais avec lui je crains une entrevue.
Pour certaine brebis qu'il n'a jamais revue,
Vers le printemps dernier, il m'a cherché raison.
— Ça va mal ! Mais chez Klime on t'ouvrira, je pense.
— Hélas ! chez Klime, un jour, j'ai mis en pièce un veau,
Mon bon Vaska. — Qu'entends-je ? Eh ! voilà du nouveau !
Chez ceux que tu pillas tu viens chercher défense !
Tu les crois donc bien sots ? Penses-tu qu'ils soient prêts
À te prêter secours contre leurs intérêts ?
Non certes, et c'est bien fait ! ne t'en prends qu'à toi-même ;
De tes délits solde les frais : On récolte ce que l’on sème.
Traduction Alain Prechac
« Le Loup et le Chat » est une œuvre d’Ivan Krylov (1769-1844), généralement considéré comme le plus grand fabuliste russe. Elle porte le numéro 2 dans le livre X de ses Fables, publié en 1843.
Elle est originale, dans le sens où elle n’est inspirée d’aucune source connue. Mais elle l’est aussi dans le sens où elle se démarque par plusieurs aspects de la plupart des fables avec un chat. D’une part, elle associe deux animaux qui, de prime abord, ont peu de choses à faire ensemble : un chat et un loup, qui en plus entretiennent manifestement une relation cordiale – voire amicale. D’autre part, le chat a le beau rôle, ce qui est assez rare dans ce genre littéraire : en plus de se montrer serviable, c’est lui qui, à la fin de l’histoire, dispense des paroles de sagesse.
L’auteur commence en présentant le loup : poursuivi par des chasseurs et leurs chiens, il cherche désespérément à trouver refuge quelque part. C’est alors qu’il aperçoit un chat sur un mur. Il semble le connaître, puisqu’il l’appelle par son nom : Vaska, un nom que Krylov donne aussi à plusieurs autres personnages de chats dans certaines de ses fables.
Le loup expose sa situation au petit félin et lui demande s’il ne connaîtrait pas un mougik (c'est-à-dire un paysan) susceptible de l’héberger. Prêt manifestement à l’aider, son interlocuteur s’empresse de lui donner le nom d’une personne considérée comme serviable, un certain Stéphane. Toutefois, le loup lui explique alors qu’il a par le passé mangé un de ses moutons.
S’ensuit une série de trois échanges où le chat formule à chaque fois une nouvelle suggestion, et le loup répond avoir mal agi chez la personne en question. Il a ainsi mangé un bouc de Demiane, pris une brebis appartenant à Ivan et dépecé un des veaux de madame Klime.
Le chat finit par perdre patience : il explique à son interlocuteur que, s’il a volé toutes ces personnes, il ne peut évidemment pas attendre d’elles qu’elles lui prêtent secours, car ce faisant elles iraient contre leur propre intérêt. Il ajoute qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, c’est-à-dire qu’il a bien mérité le sort qui est le sien. Et de conclure en énonçant ce qui constitue la morale de l’histoire : « on récolte ce que l’on sème. »