
« Hélas ! il n'est donc point d'amitié véritable !.... »
C'est avec ce ton lamentable
Qu'une Chatte, un jour, s'adressait
Au Maître qui la caressait,
Pour la récompenser d'avoir fait bonne chasse.
« Il n'est point d'amitié ? Comment ? Ceci me passe,
Explique-toi, dit le Maître surpris. »
— « Rien n'est plus vrai, lui répondit la Chatte
Ta main me caresse et me flatte
Parce que je prends tes souris. »
« Beau service en effet, lui répliqua son Maître ;
Eh ! pourquoi les prends-tu ? C'est bien pour t'en repaître ! »
Traduction J.B.M. de Vienne
Fable écrite par le grand poète polonais Ignacy Krasicki (1735-1801), « La Chatte et son maître » porte le numéro 18 dans le livre IV de ses Fables et Paraboles, publiées en 1779. Elle constitue une sorte de prolongation de celle intitulée « Le Lévrier et la chatte », qui figure un peu en amont dans le même recueil.
En lieu et place d’un chien, c’est ici à son maître qu’une chatte est confrontée. Comme dans la plupart des fables avec un chat, l’accent est mis sur son talent pour la chasse. Il faut dire qu’au 18ème siècle comme au cours de ceux qui précèdent, c’est le principal intérêt que cet animal présente aux yeux des humains : on est loin à l’époque de l’image contemporaine du chat comme compagnon domestique.
Néanmoins, celle-ci commence par un geste d’affection, puisque le maître caresse sa chatte : c’est pour le moins inhabituel dans une fable, et cela traduit une certaine évolution du regard que la société porte sur les petits félins. En effet, à cette époque, ces derniers commencent à être perçus dans certains foyers aisés comme de potentiels animaux de compagnie. On peut d’ailleurs dire que ce texte traduit le conflit entre l’utilité du chat, dans le rôle qu’il joue pour l’élimination des nuisibles, et l’affection que ses propriétaires sont susceptibles de lui porter.
L’auteur souligne toutefois que ces caresses ne sont pas désintéressées : elles sont destinées à la récompenser d’avoir bien chassé. La chatte se décide à l’interpeller : elle souligne que cette amitié n’est pas « véritable », et lui reproche de ne l’apprécier que pour les services qu’elle lui rend.
Son maître lui répond alors, et c’est lui qui le dernier mot : elle non plus n’agit pas de façon désintéressée. En effet, elle n’attaque pas des proies dans le but de lui rendre service et lui plaire, mais tout simplement pour s’en nourrir.
Krasicki laisse alors son lecteur réfléchir aux enseignements à tirer de cette histoire. En effet, comme toutes ses autres fables, « La Chatte et son maître » ne comporte aucun commentaire théorique. Doit-on en conclure qu’il faut savoir balayer devant sa porte ? Que toute relation amicale sert en fait les intérêts personnels des personnes concernées, et donc qu’il n’y a pas d’amitié (voire d’ailleurs d’amour) purement désintéressée ?
Dans « Le Lévrier et la chatte », Krasicki fait de cette dernière un symbole de liberté, dans la mesure où contrairement à un chien elle chasse ses maigres repas pour elle-même et non pour son maître. Ici, il semble réfléchir aux implications de ce concept qu’il a au préalable glorifié : la liberté génère égoïsme et manque de profondeur dans les relations avec les autres.
Comme la grande majorité des textes de Krasicki, cette histoire semble originale : contrairement à de nombreux autres fabulistes, il ne semble pas s’inspirer directement d’un récit écrit par un de ses prédécesseurs. Néanmoins, les relations d’amitié entre une chatte et son maître avaient déjà été explorées par le Français Jean de La Fontaine (1621-1695) dans une fable à la trame toute différente intitulée « La Chatte métamorphosée en femme » (1668), elle-même librement inspirée de « La Chatte et Aphrodite » du Grec Ésope (7ème-6ème siècle avant J.-C.).





