« La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)

Une illustration de la fable « La Vieille et ses chats », de John Gay

Texte de la fable « La Vieille et ses chats », de John Gay

I, 23


Dites qui vous hantez, et l'on sait que vous êtes
Honnêtes ou bien malhonnêtes,
La femme mariée attachant à son bras
Une nymphe facile, est-ce qu'on dit tout bas ;
Et si fille modeste est vue en compagnie
D'une autre qui guérit le spleen chez les amants,
C'est marchandise à tous venants,
Demandez en le prix sans grand' cérémonie.
La réputation, c'est moi qui vous le dis
Dépend toujours du choix de nos amis.

Près d'une chandelle fumeuse,
Et grelotant d'âge et de froid,
Voyez cette mégère affreuse,
Non loin de ce grabat, étroit.
Voyez ses mains ratatinées
Portant sur ses genoux le poids de ses années ;
Sa tête va toujours branlant,
Et sa bouche toujours parlant,
Elle mâche à rebours un lambeau de prière,
Elle a quatre-vingts ans, et bien mauvais renom,
Et dans le quartier ce surnom :
La Sorcière !
De Chats autour d'elle un essaim
Fait force miaous provoqués par la faim.
A ces cris forcenés la Vieille horripilée
Vomit ces mots : " fuyez vile mêlée
D'animaux malfaisants, -ô sotte que j'étais
D'avoir pris sous mon toit de pareils farfadets,
C'est à vous que je dois mon surnom de sorcière,
C'est à vous que je dois de voir tous les gamins
Me tourmenter de leurs bruits assassins,
Et me traquer chacun à sa manière ;
Jetant immondices, plâtras
Partout où je porte mes pas.
C'est à vous que je dois de voir toutes les filles
Se moquer à l'envi de mes chères guenilles.
Et vite cacher leur balai
De peur qu'il ne me serve ainsi qu'un cheval bai !"

“Vous vexeriez un saint avec tel radotage,"
Reprit un Chat, venons aux faits,
Et voyons qui de nous a droit au persifflage,
Qui de nous peut enfin arguer de méfaits.
Si nous n'eussions été sous votre dépendance
Tout le long de l'année à faire pénitence,
Sans-doute nous eussions appris
À chasser et rats et souris,
Et nous eussions ainsi conquis l'indépendance.
Mais c'est un affreux guet-apens
Que de servir une sorcière,
On est sujet à tous les accidents,
Ses Chats sont des lutins, des êtres malfaisants,
Bons à jeter à la rivière ;
Ses balais des dadas où portée en croupière
Elle se rend chaque nuit au sabbat ;
Et les maudits gamins de tuer chaque Chat ;
Pour voir s'il reviendra neuf fois à la lumière !"
(Traduction Jean-Baptiste François Ernest de Chatelain, dit Chevalier de Chatelain)

Explication et signification de la fable « La Vieille et ses chats », de John Gay

« La Vieille et ses chats » est une fable du poète et dramaturge britannique John Gay (1685-1732). Surtout connu en dehors de son pays pour avoir écrit le livret (c’est-à-dire le texte) de L’Opéra des gueux (1728), dont le dramaturge allemand Bertolt Brecht (1898-1956) s’est inspiré pour son Opéra de quat’ sous (1928), John Gay est également le premier Britannique à avoir écrit des fables en vers. Celles-ci jouissent d’ailleurs aujourd’hui encore d’une grande popularité au Royaume-Uni.


Avec ce poème, il se démarque des fabulistes des époques précédentes et ultérieures en mettant l’accent sur une facette du chat peu exploitée par ces derniers, qui présentent le plus souvent cet animal dans son rôle purement utilitaire de chasseur. En effet, mal aimé dans le monde chrétien depuis le Moyen Âge du fait notamment que l’Église le considère comme un animal démoniaque, il est aussi associé dans l’imaginaire collectif au diable et aux sorcières. C’est sur ce stéréotype, qui perdure encore de nos jours (comme en attestent en particulier les superstitions sur les chats noirs), que s’appuie avec ironie cette histoire du 18ème siècle.


Dans la morale qui précède le récit, John Gay donne le ton en utilisant dès le premier vers le verbe « hanter ». Mais si l’histoire utilise le côté mystérieux du chat, c’est de réputation dont il est vraiment question ici. L’auteur souligne en effet que celle-ci dépend essentiellement des personnes dont on s’entoure. Il explique ainsi que si une femme « modeste », c'est-à-dire pudique, est vue en compagnie d’une autre qui elle multiplie les amants, cela affecte grandement la façon dont on la considère. Autrement dit, la réputation d’une personne repose pour beaucoup sur les amis qu’elle se choisit.


Mais si l’exemple que donne l’auteur dans sa morale est unilatéral (l’image de la femme frivole nuit à celle de la femme décente), l’histoire qui suit souligne que les conséquences sont en fait dans les deux sens.


John Gay commence par présenter le personnage principal, à savoir une vieille femme dont il brosse un portrait peu flatteur. En effet, elle est laide, son corps est usé par l’âge, et elle semble vivre dans des conditions misérables. Mais surtout, elle récite - ou plutôt elle radote - des prières « à rebours ». Est-ce dû à la démence ? Ses voisins semblent avoir une tout autre explication : pour eux, il ne fait pas de doute que c’est une sorcière.


C’est à ce moment-là du récit que sont introduits les chats, compagnons dans l’imaginaire collectif des vieilles femmes seules – mais aussi des sorcières. Ils sont si nombreux autour d’elle qu’ils sont présentés comme formant un « essaim ».


Ils ont faim et réclament à manger, mais elle n’a apparemment pas de quoi les nourrir. Elle se met alors à s’énerver, disant regretter de les avoir pris sous son toit, affirmant que c’est à eux qu’elle doit sa réputation de sorcière et tous les tourments qui en découlent : les enfants qui la menacent ou lui jettent des immondices, les filles qui se moquent d’elle... Elle s’appuie elle-même sur les clichés qui entourent les chats, leur reprochant d’être des « animaux maléfiques » et les comparant aux créatures surnaturelles que sont les « farfadets ».


Toutefois, l’un des petits félins a du répondant et s’empresse de répliquer : il affirme que ce sont lui et ses compagnons qui sont victimes de la mauvaise réputation de la vieille, plutôt que l’inverse. Et pour sa part, il regrette qu’elle les ait nourris au lieu de les avoir laissés dans un état où ils auraient appris à chasser des rats et des souris – c’est-à-dire à ne pas dépendre d’elle pour subvenir à leurs besoins.


D’après lui, aux yeux des gens du voisinage, les chats de la vieille sont exactement ce qu’elle leur reproche d’être : des « lutins » et des êtres « malfaisants », mais c’est lié au fait qu’ils la considèrent comme une sorcière. Ce sont donc les petits félins qui souffrent de sa mauvaise réputation, et non l’inverse : on les tue en les jetant à la rivière, simplement pour vérifier s’ils ont vraiment neuf vies. Ce dernier point est une référence à une fameuse croyance qui veut que les chats ont plusieurs vies, que l’on retrouve dans de nombreuses cultures et qui semble être fondée sur leur talent particulier pour éviter les dangers.


Ainsi, la réputation d’une personne dépend de celle des gens dont elle s’entoure : leur image affecte la sienne. Cette fable souligne toutefois que le lien fonctionne en fait dans les deux sens. En outre, elle interroge le lecteur sur les clichés et les stéréotypes – notamment ceux associés aux chats. 

Sommaire de l'article

  1. Page 1 : Le chat dans les fables
  2. Page 2 : « Le Chat et les rats », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  3. Page 3 : « La Chatte et Aphrodite », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  4. Page 4 : « Le Perroquet et la chatte », d’Ésope (7ème-6ème siècles avant J.-C.)
  5. Page 5 : « L’Aigle, la laie et la chatte sauvage », de Phèdre (1er siècle après J.-C.)
  6. Page 6 : « Le Renard et le Chat », de Marie de France (vers 1175)
  7. Page 7 : « Le Chat et les souris », d’Eustache Deschamps (deuxième moitié du 14ème siècle)
  8. Page 8 : « La Souris, la Belette et le Chat », de Léonard de Vinci (vers 1490)
  9. Page 9 : « Conseil tenu par les rats », de Jean de La Fontaine (1668)
  10. Page 10 : « La Chatte métamorphosée en femme », de Jean de La Fontaine (1668)
  11. Page 11 : « L’Aigle, la Laie et la Chatte », de Jean de La Fontaine (1668)
  12. Page 12 : « Le Chat et un vieux rat », de Jean de La Fontaine (1668)
  13. Page 13 : « Le Cochet, le chat et le souriceau », de Jean de La Fontaine (1668)
  14. Page 14 : « Du chien et du chat », d’Antoine Furetière (1671)
  15. Page 15 : « Le Singe et le Chat », de Jean de La Fontaine (1678)
  16. Page 16 : « Le Chat et le Coq », de Charles Perrault (1699)
  17. Page 17 : « La Vieille et ses chats », de John Gay (1727)
  18. Page 18 : « La Souris et le Chat », d’Ignacy Krasicki (1779)
  19. Page 19 : « Le Lévrier et la chatte », d’Ignacy Krasicki (1779)
  20. Page 20 : « La Chatte et son maître », d’Ignacy Krasicki (1779)
  21. Page 21 : « Le Chat, le Lézard et le Grillon », de Tomás de Iriarte (1782)
  22. Page 22 : « Le Chat et la lunette », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  23. Page 23 : « Les Deux Chats », de Jean-Pierre Claris de Florian (1792)
  24. Page 24 : « Le Chat et le rossignol », d’Ivan Krylov (1825)
  25. Page 25 : « Le Loup et le Chat », d’Ivan Krylov (1843)
  26. Page 26 : « Le Chat bourgeois », de Jean Anouilh (1962)

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