
Bertrand avec Raton, l’un Singe, et l’autre Chat,
Commensaux d’un logis, avaient un commun Maître.
D’animaux malfaisants c’était un très bon plat ;
Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage.
Bertrand dérobait tout ; Raton de son côté
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
Un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons
Regardaient rôtir des marrons ;
Les escroquer était une très bonne affaire
Nos galands y voyaient double profit à faire,
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui
Que tu fasses un coup de maître.
Tire-moi ces marrons ; si Dieu m’avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes marrons verraient beau jeu.
Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte,
D’une manière délicate,
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque.
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
N’était pas content, ce dit-on,
Aussi ne le sont pas la plupart de ces Princes
Qui, flattés d’un pareil emploi,
Vont s’échauder en des Provinces,
Pour le profit de quelque Roi.
Œuvre du célèbre auteur français Jean de La Fontaine (1621-1695), « Le Singe et le Chat » porte le numéro 17 dans le livre IX du deuxième volume de ses Fables, publié en 1678.
Comme dans « Conseil tenu par les rats » ainsi que « Le Cochet, le chat et le souriceau », deux autres de ses fables avec un chat datées pour leur part de 1668, La Fontaine ne s’inspire pas ici d’un récit de l’Antiquité. Il faut dire que les fables de cette période ayant un petit félin pour personnage sont assez rares. C’est donc sur des sources plus récentes que l’auteur s’appuie : probablement Les Jours caniculaires (1597), ouvrage mystique de l’évêque italien Simone Majoli (1520-1597), ou Apologi Phaedrii (1643), recueil de fables écrites par l’écrivain français Jacques Régnier (1589-1653). En effet, ces deux textes comportent une histoire dont les personnages et la trame sont similaires.
Un chat se retrouve donc ici en compagnie d’un singe : au même titre que le renard, cet animal est bien souvent associé à la ruse, tout du moins dans les fables. La Fontaine, qui semble enclin à comparer ses chats avec des animaux auxquels ils sont souvent opposés (comme il le fait par exemple dans « Le Chat et un vieux rat », comparant le premier au chien mythologique Cerbère), nomme ici le petit félin Raton. Quant au singe, il se voit attribuer un prénom d’humain : Bertrand. Autant dire que, dès la présentation de ces deux personnages dans le premier vers, on est déjà dans le registre comique.
Ces deux « commensaux », c'est-à-dire officiers du roi, sont malhonnêtes et passent leur temps à dérober de la nourriture ou des biens.
Un jour, les deux « galands », qu’il faut entendre dans le sens de malins, voient des marrons rôtir sur un feu. Ils se réjouissent de l’idée de les voler : non seulement parce qu’ils pensent que cela leur fera du bien, mais aussi parce qu’ils savent que cela fera du mal à autrui. Autrement dit, ils sont habités par le vice.
Le singe, rusé, argumente auprès de son ami le chat pour le convaincre de tirer les marrons du feu : de par son anatomie, il est beaucoup plus à même de le faire. Il va même jusqu’à affirmer que s’il avait des pattes semblables aux siennes, il s’en chargerait lui-même volontiers.
Le petit félin s’exécute donc, bravant le danger que représente le feu pour en extraire les marrons. Toutefois, à mesure qu’il les sort, le singe les mange à son insu.
Le larcin est interrompu par l’arrivée d’une servante. Ce n’est qu’à ce moment-là que le chat, mécontent, découvre qu’il n’a pas eu sa part du butin. Des deux animaux présentés comme fripons et rusés, c’est lui qui a été dupé.
La morale qui suit ce récit est très politique : La Fontaine le compare aux princes qui, flattés de s’être vu confier une mission glorieuse par un roi, n’hésitent pas à aller « s’échauder » à sa place, tel le chat tirant les marrons du feu, en se battant contre l’ennemi qu’on leur a désigné.
Il convient au passage de souligner que le célèbre fabuliste introduit ici une expression entrée depuis dans le langage courant : « tirer les marrons du feu ». Elle est loin d’être la seule, et une autre de ses fables avec un chat fournit d’ailleurs un exemple supplémentaire : « Le Chat et un vieux rat » (1668), qui a inspiré l’expression « avoir la gueule enfarinée ».