
Un renard et un chat, se rencontrant dans un champ, se concertèrent pour aller ensemble de compagnie. Le chat demanda au renard par quelles ruses ils se pourroient défendre lorsqu’ils seroient poursuivis. « Des ruses, dit le renard, j’en ai au moins plein un sac, mais je ne veux pas ce sac ouvrir avant que nous ne soyons attaqués. » Le chat lui répond : « Nous ne serons pas compagnons, car je ne sais qu’une ruse que savent aussi bien tous mes voisins. » Pendant qu’ils parlent, ils voient venir deux chiens courants ; le renard s’écrie : « Maintenant j’ai besoin de ton aide ; » le chat répond : « Secours-toi toi-même, je n’ai qu’une ruse, elle est pour moi ; » et il saute alors sur un arbre, les chiens saisissent le renard et se mettent à le déchirer. « Compagnon, lui crie le chat, pourquoi t’oublier, pourquoi n’as-tu pas délié ton sac ; tu l’épargnes trop, et les chiens te malmènent durement.
— Ah! dit le renard, je l’ai trop épargné, et j’aimerois mieux ton seul tour que tous ceux dont j’ai la pance pleine. Je te vois délivré et je péris.
— Bien m’a servi, dit le chat, de me souvenir de ce que j’ai entendu raconter. »
Le conseil du menteur peut quelquefois profiter au sage, mais une parole de l’homme loyal est plus écoutée et sert plus dans le danger que tous les discours de l’homme fourbe.
(Traduction Pierre-Jean-Baptiste Le Grand d’Aussy)
Un gupil e un chaz alerent
par mi un champ, si purparlerent
qu[e]’ il sereient cumpainum.
Dunc s’asemblent suz un buissun.
Li chaz al gupil demanda
par quels engins* se defendera
la u il erent entrepris.
E li gupil li dit : « Amis,
cent engins sai, u mut me crei,
e pleine puche en ai od mei.
Mes je ne voil la puche overir,
deci que cil deivent failir. »
Li chaz respunt par breve raisun :
« Nus n’erums mie cumpainuns,
kar jeo ne sai fors un engin,
ceo seivent bien tut mi veisin. »
La u il vunt issi parlant,
deus chiens [en] vienent tost curant.
Li gupil vers le chat escrie :
« Ore ai mester de ta aïe. »
Le chaz respunt : « Aïe tei !
N’ai que un engin, cel ert od mei. »
Dunc saut le chaz [de]sur l’espine.
Li* chien saisissent par l’eschine
le gupil, sil vunt detirant,
e li chaz li escrie tant :
« Cumpain, pur quei esparnies
que ta puche[te] ne deslies ?
Tu l’esparnies trop lungement !
Li chien te hastent durement.
Pur quei n’as tun sac deslïé ? »
— « Jeo l’ai », fet il, « trop esparnié ;
jeol te di bien, meuz amereie
tun sul engin, si jeo l’aveie,
que ces dunt ai ma puche pleine ;
jeo te vei deliveré de peine. »
— « Bien me deit », fet il, « remembrer
de ceo que jeo oi cunter :
suvent est ateint li gupilz,
tut seit li quointes par ses diz. »
Del menteür avient suvent,
tut parot il raisnablement,
sil put li sages entreprendre,
s’il veut a sa parole entendre.
Del leial hume est meuz creüe
une parole e entendue,
e plus put [il] en un grant pleit
que quanques li mentere feit.
Le poème que l’on a coutume d’appeler « Le Renard et le Chat » est signé de la plume de Marie de France, qui vécut dans la seconde moitié du 12èmesiècle et au début du 13ème siècle. Comme les noms de famille n’existaient pas à cette époque, il n’est pas aisé de savoir précisément qui était cette femme. Dans l’épilogue d’un recueil regroupant ses 104 fables et diffusé vers 1175, elle se présente elle-même simplement de la façon suivante : « Marie ai num si sui de France » (« J’ai pour nom Marie, et je suis de France »).
Quoi qu’il en soit, on la surnomme Marie de France depuis au moins la Renaissance, et elle est considérée comme la première femme de lettres occidentale à écrire en langue vulgaire plutôt qu’en latin. On lui doit d’ailleurs le tout premier recueil de fables en langue française, qui toutefois lors de sa diffusion ne porte pas de titre – pas davantage au demeurant que les fables qu’il contient.
Dans celle-ci, elle oppose un chat à un animal sauvage que l’on a coutume d’associer à l’ingéniosité et à la ruse : un renard. Comme souvent, ce n’est pas celui qui semble le mieux placé qui in fine sort victorieux de l’histoire.
Au début du récit, les deux animaux se rencontrent et décident de cheminer ensemble. S’ensuit une discussion sur les moyens auxquels ils pourraient recourir dans l’éventualité où ils se seraient poursuivis. Vantard, le renard affirme avoir un plein « sac » de ruses. Ce terme est ici à entendre dans le sens d’« esprit », comme dans les expressions « avoir plus d’un tour dans son sac » et « sac à malice ». Le chat répond qu’il ne connaît pour sa part qu’une seule ruse pour échapper à des assaillants.
C’est à ce moment-là que l’hypothétique attaque se produit : deux chiens se lancent soudain à la poursuite des compères. Le renard demande alors au chat de l’aider, mais ce dernier lui répond de se débrouiller seul : la ruse qu’il connaît ne servira qu’à lui-même. Il saute alors dans un arbre pour se mettre à l’abri, tandis que les chiens s’attaquent au renard. Le chat lui demande alors pourquoi il n’a pas eu recours aux ruses qu’il avait évoquées. La réponse obtenue est évasive, mais son interlocuteur avoue alors qu’il aurait préféré savoir la ruse du chat plutôt que toutes celles qu’il connaît ou prétend connaître. Le petit félin conclut l’histoire en se félicitant de s’être souvenu du sage conseil dont on lui avait fait part et qui lui a effectivement permis d’éviter l’attaque.
Contrairement aux fabulistes de l’Antiquité, Marie de France choisit ici de faire non pas du chat, mais du renard l’incarnation du mensonge. C’est là-dessus qu’elle se concentre dans sa morale : le conseil du menteur est moins efficace contre le danger que celui de l’homme loyal. Le renard aurait donc reçu de nombreux conseils de menteurs qui ne servent à rien, tandis que le chat, qui n’en a reçu qu’un seul mais a su l’écouter puis le mettre en pratique, fait figure ici de sage.
Cette histoire est reprise à la Renaissance par les fabulistes français Guillaume Haudent (qui naît à la fin du 15ème siècle et meurt vers 1558) et Gilbert Cousin (1506-1572), respectivement sous les titres « D’un chat et d’un renard » (1547) et « De Vulpe et Fele » (1552). C’est certainement sur ces versions que s’appuie en 1678 leur célèbre compatriote Jean de La Fontaine (1621-1695) pour sa fable « Le Chat et le Renard », qui reprend la trame de cette histoire de Marie de France : en effet, les spécialistes pensent qu’il n’a sans doute pas eu accès directement à cette dernière.