
Passé à la postérité pour ses contes, le plus célèbre étant sans doute Casse-Noisette et le Roi des souris (Nussknacker und Mausekönig, en version originale) l’écrivain prusse Ernst Theodor Amadeus Hoffman (1776-1822) s’essaye aussi par deux fois à l’art du roman. Le premier qu’il publie est Les Elixirs du Diable (Die Elixiere des Teufels), qui paraît en deux volumes en 1815 et 1816 : ce chef-d’œuvre de la littérature fantastique met en scène un moine cédant à la tentation après avoir bu un élixir diabolique. Le second est Le chat Murr (Lebens-Ansichten des Katers Murr), œuvre satirique publiée en deux volumes en 1819 et 1821, prétendument écrite par un chat érudit qui décide de conter sa vie.
La nature humoristique de l’ouvrage se reflète jusque dans son titre complet : Les sages réflexions du chat Murr entremêlées d'une biographie fragmentaire du maître de chapelle Johannès Kreisler présenté au hasard de feuillets arrachés (Lebensansichten des Katers Murr, nebst fragmentarischer Biographie des Kapellmeisters Johannes Kreisler in zufälligen Makulaturblättern). Hoffmann prétend en effet n’être que l’éditeur de ce texte autobiographique livré par Murr en personne et dans lequel figurent des pages de la biographie de son maître, le musicien Johannès Kreisler, qui se sont retrouvées mélangées on ne sait comment à l’ouvrage.
Fidèle aux stéréotypes sur la gent féline, Murr a une très grande estime de lui-même. Il affirme ainsi, non sans arrogance, avoir appris à lire de façon autodidacte et se prétend supérieur non seulement aux autres animaux, mais aussi aux représentants du genre humain – qu’il ne manque d’ailleurs pas de critiquer vertement.
Ce personnage anthropomorphique (c’est-à-dire un animal ayant des caractéristiques humaines) est tout autant capable de se vanter auprès du lecteur de ses conquêtes amoureuses avec d’autres chats, comme s’il était Casanova en personne, que de mettre en avant sa supériorité physique en tant que félin. Individualiste, il méprise la morale ainsi que les règles de la vie en société et n’a que faire des sentiments d’autrui, qu’il s’agisse d’animaux ou d’humains.
Au-delà de la dimension comique du personnage, Murr est pour Hoffman un moyen de satiriser les intellectuels prétentieux de son époque, de critiquer leur superficialité, leur ignorance et leur vanité.
Le premier volume de l’œuvre est publié en 1819, et le second en 1821. Un troisième volume est prévu, mais Hoffman décide de laisser son œuvre inachevée suite au décès soudain de son petit félin de compagnie, qui lui sert de modèle et qui s’appelle également Murr.
Il demeure plus connu pour ses contes que pour Le Chat Murr, mais ce dernier inspire néanmoins d’autres auteurs – y compris parfois sous des latitudes lointaines. C’est le cas notamment de Natsume Sōseki (1867-1916) : lui aussi met en scène dans Je suis un chat (Wagahai wa Neko de Aru), paru en 1905-1906 et grand classique de la littérature japonaise, un chat arrogant et très critique de la société dans laquelle il évolue.