La nuit, tous les chats sont gris

« La nuit, tous les chats sont gris » est un proverbe qu’on emploie pour signifier que, dans l’obscurité ou dans une situation confuse, il est plus difficile de discerner clairement les couleurs, les détails, les qualités ou les défauts, et qu’on peut donc facilement se méprendre.


Il est utilisé depuis au moins le 16ème siècle, puisqu’on le retrouve sous une forme très proche dans un ouvrage de l’écrivain français Jean Dagoneau, dit Jean de Cholières (1540-1623), intitulé Les Neuf Matinées du seigneur de Cholières et publié en 1585 : « la jouissance est égale, de nuit, tous les chats sont gris, & tous trous sont trous […] », peut-on y lire.


Il semble donc que le proverbe ait eu au départ un sens bien spécifique, centré sur l’apparence des femmes dans l’obscurité. C’est ce que tend à confirmer le lexicographe français Antoine Furetière (1609-1688) dans son Dictionnaire universel, publié en 1690 à titre posthume : il y écrit en effet que « on dit […] que la nuit, tous chats sont gris, pour dire, que toutes les femmes ont assez de beauté la nuit ». Quatre ans plus tard, en 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française s’inscrit exactement dans la même veine : « on dit […] que De nuit tous chats sont gris, pour dire, que De nuit on ne connoist point de difference entre une belle femme & une laide ».


Pour bien comprendre pourquoi le chat a pu symboliser la femme, il faut revenir à l’histoire de ce mot. Dans son Dictionnaire historique de la langue française (1992), le lexicographe français Alain Rey (1928-2020) explique ainsi qu’il « a reçu plusieurs sens spécialisés fondés sur une analogie avec la forme d’une partie du corps de l’animal ou avec sa démarche souple. […] Le sens argotique « sexe de la femme », assumé tant par le masculin […] que par le féminin chatte, également sous la forme argotique chagatte (v. 1950), est probablement dû à une rencontre homonymique avec chas, « trous, fente » ».


Il semble toutefois que, progressivement (peut-être à mesure que le féminin « chatte » a supplanté le masculin « chat » pour désigner le sexe féminin), le sens du proverbe se soit généralisé pour ne plus porter uniquement sur l’apparence des femmes.


Ainsi, au 19ème siècle, le lexicographe français Émile Littré (1801-1881) en donne la définition suivante dans son Dictionnaire de la langue française, paru en 1873 et 1874 : « la nuit tous les chats sont gris, c'est-à-dire on peut se méprendre dans l'obscurité, et aussi, dans l'obscurité, la beauté, la jeunesse ne comptent plus ».


Il met donc en premier le sens général, où le chat représente en fait n’importe quelle personne ou n’importe quelle chose. Le sens spécifique concernant la beauté et la jeunesse ne vient qu’après, et on remarque d’ailleurs que la femme n’est même plus mentionnée.


Aujourd’hui, le Trésor de la langue française ne retient plus que la définition générale : il explique ainsi que « l’obscurité efface toutes les différences entre les personnes et les choses ». La version actuelle du Dictionnaire de l’Académie française va même jusqu’à l’élargir : « dans l’obscurité, on ne reconnaît pas les personnes ou les choses et, fig., dans certaines circonstances, on distingue mal les différences, on se trompe facilement ».


D’abord spécifiquement associé à la femme, le chat a fini au fil du temps par symboliser n’importe quoi ou n’importe qui. Peut-être existe-t-il d’ailleurs un lien avec l’expression « Il n’y a pas un chat », où le petit félin symbolise aussi n’importe qui. Il semble que celle-ci date du 19ème siècle, puisque le Dictionnaire de l’Académie française ne la mentionne qu’à partir de son édition de 1835.


Quoi qu’il en soit, pour en revenir au proverbe « La nuit, tous les chats sont gris », sa forme binaire tout à fait caractéristique et sa rime contribuent peut-être à sa pérennité et à son succès. Il demeure en effet populaire de nos jours, et figure dans la plupart des dictionnaires actuels.

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