
Les Aventures d’Alice aux pays des merveilles (Alice’s Adventures in Wonderland, en version originale) est publié en 1865 par l’auteur et mathématicien anglais Lewis Carroll (1832-1898). À la fois roman destiné à la jeunesse et conte philosophique s’épanchant sur les absurdités de la société victorienne et de ses règles oppressantes, il fait partie des œuvres emblématiques de la littérature anglaise.
On y suit les aventures d’Alice, une jeune fille qui se lance à la poursuite d’un lapin blanc se disant en retard, et qui après avoir pénétré dans son terrier atterrit dans un monde peuplé de personnages tous plus étranges les uns que les autres.
Dans cet univers absurde dont tous les habitants semblent avoir perdu la tête, elle se retrouve plusieurs fois à débattre avec un étrange animal doué de parole, et qui a un penchant pour la philosophie ainsi que la rhétorique : le chat du Cheshire. Semblable en tout point à un chat de gouttière comme les autres, il arbore néanmoins en permanence un étrange sourire qui parcourt tout son visage. Il est en outre capable d’apparaître ou de disparaître à volonté, et même d’utiliser ce pouvoir sur une ou plusieurs parties de son anatomie. Ainsi, dans une scène célèbre où il fait face à la reine du pays des merveilles et où celle-ci ordonne qu’on lui coupe la tête, il décide de faire disparaître son corps, provoquant un débat sur la possibilité de décapiter une tête semblant flotter dans le vide.
C’est grâce à ce drôle de pouvoir que ce personnage marque les esprits, mais en réalité il n’est pas tout à fait l’invention de Lewis Carroll. En effet, l’expression « sourire comme un chat du Cheshire » existe depuis au moins le 18ème siècle ; en atteste notamment la définition de cet idiome présent dans le dictionnaire A Classical Dictionary of the Vulgar Tongue, publié en 1788 par le lexicographe anglais Francis Grose (1731-1791).
Selon des propos du révérend britannique Dr Ebenezer Cobham Brewer (1810-1897) dans son dictionnaire Brewer’s Dictionary of Phrase and Fable, publié en 1870 et qui analyse l’histoire de toutes sortes d’expressions anglaises, l’origine de celle-ci demeure incertaine, mais elle pourrait venir d’un fromage produit dans le Cheshire et qui avait la forme d’un chat souriant. La tradition voulait d’ailleurs qu’on le mange en commençant par la queue et en terminant par la tête, ce qui donnait ainsi l’illusion qu’il disparaissait progressivement. Cette explication est cependant contestée, notamment par un certain Peter Young dans un article intitulé « Origins of the Cheshire Cat » publié en 2015 dans le journal de l’association locale d’histoire du Cheshire (Cheshire Local History Association) : il y explique qu’elle viendrait tout simplement du fait qu’autrefois la région était connue pour ses chats de ferme bien nourris.
Quoi qu’il en soit, le chat du Cheshire inspire depuis le 20ème siècle divers artistes, mais ceux-ci le dépeignent de façon très différente les uns des autres. Sa représentation la plus emblématique reste sans doute celle de l’adaptation du roman en dessin animé proposée en 1951 par les studios Walt Disney, produite et réalisée par Ben Sharpsteen (1895-1980) : il y prend les traits d’un gros matou violet à rayures.
Suffisamment célèbre pour évoluer au-delà des frontières du pays des merveilles, le personnage donne aussi son nom en 1995 au premier album du groupe de rock américain Blink-182, ainsi qu’à une illusion d’optique : « l’effet du Chat du Cheshire ». Ce terme décrit une situation où certaines parties d’un objet disparaissent du champ visuel, notamment lorsque le contraste est faible et que la vision est concentrée sur un point précis.